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Manteg

                                                                                                    à Daniel Boukman

 

1

Les jours las

las de secouer leur joug.

Ils ont ôté leur habit de mort et avalé leur soif

avec le sel d’une étoile de mer.

Debout ! L’espoir est ancré dans l’encre de la nuit

telle une langue de feu dans une calebasse.

 

Debout ! Délaisse les jours pesants

qui traînent

qui triment

jour

après jour.

Sans amour. Dans l’empois.

Poids des jours englués.

Tout était si dur.

Le temps était figé sous un soleil immobile.

 

La robe mauve des glycines couvre Janvier

d’un fin voile de mélancolie.

Le soleil s’est brisé en mille échardes dans la chair de la terre avant de

     reparaître

comme une mer d’or.

Les jours suffoquent dans un habit de chaleur.

Debout ! Nous marcherons sur le sommet des mornes

Nous nagerons au bord d’une mer de rêves. Nous courrons éperdument

dans un bain de sel. Nous brasserons à cent brasses au fond d’un amour de sel.

 

2

 

La fleur s’est éclose avant le jour

et dans la clarté toute nue de l’aube

venue d’on ne sait où

mais à cheval sur les épaules des siècles

telle une croix, blotti dans les entrailles de l’homme,

dans son corps, sous sa misère,

- sous ses petites misères –

à la pointe de ses combats, dans toutes ses révoltes

au milieu de son rêve de liberté...

 

Coup de vague en coup de vague

tel un écueil qui reparait semblable à un innocent,

tel un vol d’oiseaux noirs qui étire son ombre sur la terre,

ou alors comme une mer de jours amers

au bord d’une nuit de flamboyants...

... Une colline de marbre dressée sur un horizon

de sueur et de sang !

Qui me dira de quelle mort ces malheureux

portent le deuil ?

Quelle malédiction les afflige ?

Quel masque, de la sorte, empèse leur visage ?

 

De joug en joug – dans un jour plus profond

que l’écho des cimetières, dans des pierres

plus épaisses que les jours étrangers –

une seule et même grand-roue folle

qui tourne folle

entourée d’une foule de démons prêts à vous bondir dessus

comme des chiens voraces

Qui sait ?

Car l’homme était à la mesure de l’homme,

même si son regard ne dépassait pas

les frontières de sa vie !

Car le temps ne comptait pas encore le temps

comme un défilé de petites tombes,

comme une procession de petites morts !

 

C’est l’homme de misère qui est le devenir de l’homme

avec sa couleur de terre brûlée, et dans ses yeux

une désolation infinie.

 

3

 

Homme sans âme, homme inhumain,

souche d’arbre sur un tapis de cendres

cadavre de rivière sur son lit de roches rondes

sable en grain ou en sable dans un rêve en béton armé

ravine d’ombres moisies, ravine de sources sèches

jouet d’argile dans une main de plomb

statue de chair dans une cathédrale de soufre

pantin égaré au milieu d’un carnaval de ferraille

maille de temps en chaîne, feuille de temps dans le vent

habit de loi sur les couleurs de l’arc-en-ciel

musique d’araignée sur les fils de sa toile

pipiri d’un seul jour : Profondeur d’une nuit immobile !

Fleur d’un seul amour : Profondeur de misères dressées !

Pagre en nasse dans un cercueil d’eau grise

Maître asservi à son propre pouvoir

 

Qu’as-tu fait de l’homme, Mort dévoreuse ?

 

4

 

Si la vie dans la vie trouve sa promesse

- et la promesse de la vie est une ronde sans fin,

un commencement commencé à chaque instant

dans chaque semence, dans chaque fleur

comme une ronde d’étoiles dans un rêve d’enfant –

 

Si la terre dans la terre porte sa floraison

et jusqu’en sa source

arrache au frémissement de sa chair

un chapelet de musique cristalline

 

Si le vent dans le vent court après le temps,

sur la volée de la feuille,

et le saisit dans les stigmates de la pierre

 

Si le feu est flamme dans les entrailles de la terre

et éclair dans la déchirure du ciel

 

Si la mer dans la mer roule son écume de sel –

Et que moi-même

au fond de la mer de sel

veuille plonger

et renaître avec des ailes

et plus loin, et plus haut

tournoyer.

 

Le chemin de l’homme n’est pas dans l’homme

mais au-delà

 

5

 

Et peut-être faudra-t-il embrasser la terre de cendres

et descendre les escaliers de marbre ;

peut-être faudra-t-il chevaucher le cheval de misère

jusqu’au bord de la dernière mer ;

peut-être faudra-t-il combattre et tourner en rond

derrière son ombre !...

Aléliron ! Aléliron pour une ronde !

La ronde de l’homme-cerf-volant

qui virevolte après le vent.

Et vent sont les mots,

Et vent est la musique

et vent tout ce qui donne des ailes, Aléliron !

 

Aléliron pour l’homme-serpent

car il est celui qui sait s’enrouler sur lui-même et se mordre la queue ;

car il est celui qui sait changer de peau

et sait danser comme une flamme.

Aléliron !

 

Aléliron pour l’homme-cabri !

Car il est celui qui a le pied léger

et qui peut sauter de roche en roche

sur les roches des falaises ;

car il est celui qui peut vivre suspendu entre soleil et tuf,

Aléliron !

 

L’homme-du milieu du jour c’est celui qui sait

le temps de toute chose

« Aléliron !

L’home est seul dans une ronde.

Aléliron !

L’home est tout seul dans une ronde »,

Dit l’homme du milieu du jour. Dit encore :

« Fuis ! Fuis loin de tous les chemins qui mènent

dans le ventre de la Mort dévoreuse !

Car le pouvoir est ombre. L’ombre de l’homme. »

 

6

 

Maître de l’ombre ! Si près

qu’il advint que notre vie se contempla

dans sa plus belle mort, la plus profonde

à l’ombre de toute mort.

Plus d’une fois

nous crûmes à la naissance de l’homme.

Et puis l’ombre avançait et recouvrait tout.

Combien de morts pour une vie ?

Combien d’hommes pour l’Homme ?

 

Du moins subsiste-t-il des traces,

jours figés, temps suspendus au fil du sens,

bouches amères de trop croire, bouches en cœur de trop savoir,

trace dans la trace,

nuit dans la nuit,

comme un autre combat à mener

pour arracher l’homme à son humanité.

 

7

 

Plonge avec moi, frère, au fond de la mer de sel

et renais avec des ailes ;

lâche l’homme de misère sur la terre de cendres

et couvre ton corps d’un manteau de cristal.

Les jours clairs ont goût de cannelle et habit de muscade ;

Là où tu es, il est un pays qui ne s’arrête pas.

 

Ose ! il est midi, frère !

Ah ! Comme je t’aime lorsque tu marches sur ton ombre,

Lorsque le soleil descend au-dessus de ta tête

comme un anneau de cuivre,

lorsque ta bouche devient âcre comme râpe.

Les jours clairs ont goût de cannelle et habit de muscade ;

Là où tu es, il est un pays qui ne s’arrête pas.

 

Ose ! Il est midi, frère !

Ah ! comme je t’aime lorsque tu marches sur ton ombre,

lorsque le soleil descend au-dessus de ta tête

comme un anneau de cuivre,

lorsque ta bouche devient âcre comme un râpe.

Les jours clairs ont goût de cannelle et habit de muscade ;

Là où tu es, il est un pays qui ne s’arrête pas.

 

Fils de l’aube ! Je t’ai attendu droit sous la calebasse d’or

avec, dans le creux de la main,

mer et mancenillier.

Pour naître à la vie, il faut monter les marches célestes.

Jamais encore je n’ai joint plus belle heure

que l’heure de la solitude.

Les jours clairs ont goût de cannelle et habit de muscade ;

Là où tu es, il est un pays qui ne s’arrête pas.

 

Alors je t’ai vu venir sur le sable nacre,

corps meurtri de molles morts, traînant sous les pieds

l’empreinte des siècles humains.

Car toi aussi tu l’as porté, frère !

Ah ! Qui osera jamais lâcher la croix de l’homme ?

Qui osera la piétiner ?

Les jours clairs ont goût de cannelle et habit de muscade ;

Là où tu es, il est un pays qui ne s’arrête pas.

 

Meurs, frère ! Puisque tu n’es autre que le jouet de

la mort.

J’ai vu tes yeux

et ta misère dans tes yeux

telle une bête prise au piège.

Je viendrai dire mon chant à ta veillée.

Mais quoi ? N’est-ce pas seulement l’humain

qui en l’homme se meurt ?

 

Les jours clairs ont goût de cannelle et habit de muscade ;

Là où tu es, il est un pays qui ne s’arrête pas.

 

8

 

Et le plus dur, en vérité est ancré

dans la profondeur des siècles,

enraciné quelque part – mais en quelle partie de ton

rêve... ?

Je voudrais crier de rage devant l’étendue de ta bêtise,

devant l’étendue de ton infirmité...

Et puis non, que diable ! Tue-le, arrache-le,

ôte-lui sa couronne d’épines de dessus la tête.

- Car il n’est pas le fils de l’homme

mais l’homme même ;

car, en vérité, c’est moi qui vous le dis,

le fils de l’homme ne viendra pas pour porter la croix

de l’homme mais pour la piétiner !-

 

Allons ! allons en finir avec le temps de l’homme, allons !

Allons, amis ! Un dernier effort

l’homme agonise déjà !

Allons ! Nous rirons le jour des crécelles.

Car seul celui qui a des ailes pourra aller

au-delà de l’homme

 

9

 

Anneau de mer ! C’est toi qui tireras cette histoire

sous ta couronne d’écume amère.

Tu conteras le conte de la bête qui avait honte

et qui courait pour ne pas voir son ombre.

Souviens-toi : « Je serai maître de la vie

si je suis maître de la mort. »

(Et depuis, la terre avance ventre à terre

sur des chemins de malemort) ; 

 

Voilà l’histoire que tu diras, anneau de mer,

C’est un conte de lune amère.

 

Et lorsque les étoiles te demanderont :

« Mais quelle est donc cette bête anneau de mer ? »

tu répondras : « Homme est son nom ! Je les ai vus

lui et son ombre, mourir sous la calebasse d’or,

trop lourds, trop las pour avancer encore. »

 

Alors vous chanterez :

« La vie est une ronde, une ronde,

tant qu’on y est, mieux vaut danser.

La vie est une ronde, une ronde,

un tour de ronde, et puis allez. »

 

10

 

Voici venu le temps

où toute chose apparaîtra dans sa vérité

sans masque, sans parure, sans fard, sans écho,

cendres de misères consumées

rêves blanchissant sous le midi du jour.

 

Y aura-t-il des yeux pour voir ?

 

                                        Le siècle hurle. Prenez garde à ceux

                                        qui s’agenouille pour prier !

 

11

 

Cendres et sang, où est le partage ?

 

Dans les cactées le temps s’est fiché

et là est demeuré accroché, attendant

le défilé des vagues sous la lune de mer.

Les jours balaient les jours ; il n’est de sens

ni de fin en rien.

 

Cendres et sang, où est le partage ?

 

La même souche moisie, le même vain espoir,

les mêmes jours fanés, la même grimace,

le même calvaire, les mêmes soirs hâtifs,

les mêmes cimetières anonymes dans les mêmes nuits

blêmes

Plus absolu le sens, plus pesant le joug

 

Cendres et sang, où est le partage ?

 

Il y a comme une mémoire qui s’est saisie

des visages

comme une odeur de mangrove

et de jours putrides0

plus haut juchés, plus accablés.

Il y a l’horizon qui s’est retiré comme

un voleur

et la vague lasse qui s’étire...

Quel avenir pour ceux qui croient ?

 

Cendres et sang, où est le partage ?

 

Le ciel a brûlé ses bordages et la nuit

est descendue telle une pluie de cendres.

Et l’âme lasse vide ses mensonges.

« Mais si ton amour est une tombe ?

Et si tes rêves n’ont pas d’ailes ? »

 

Cendres et sang, où est le partage ?

 

12

 

Le ciel a clamé : « l’homme c’est l’homme »,

Et les hommes enclos ont répondu : « C’est vrai

l’homme c’est l’homme »

 

Rien ne dégage telle puanteur que les mots

qui se décomposent

Hurle ! Hurle à la mort !

Prends garde !

Le cercle se referme comme un piège !

Hurle ! hurle à la mort !

 

Les uns après les autres, les mots crèvent

comme des vessies .

Déjà, il ne reste pas de mots pour crier après

les mots qui meurent.

Hurle ! hurle à la mort !

Prends garde !

Le cercle se referme comme un piège !

Hurle ! hurle à la mort !

 

13

La main ni la parole n’était une ni nue,

et la mémoire, en des dédales, se perd à chercher

sa source de délivrance...

J’ai fait promesse de transpercer l’air rance.

 

... Silence de savane,

silence de haute mer et de lune mature,

plus avant, le miel des mornes, plus avant

le rivage,

plus avant l’aube et son cordage d’acacia...

J’ai abdiqué aujourd’hui du nom d’Homme.

 

Alors j’ai descendu l’échelle de l’arc-en-ciel,

parmi un égrènement de sons creux

et de rêves désuets,

plus loin que la face de la terre...

Alors j’ai creusé une fosse dans les entrailles

de la terre

et j’y ai exposé son corps dans son habit de lumière...

 

Et son nom ne trouvait pas d’écho.

Silence de mort, silence de mots qui meurent,

le plus profond...

Silence de corps enfouis dans la profondeur

du silence.

 

La main ni la parole n’était une si nue... 

 

14

Et toujours comme une hypothèse de l’âme,

comme un frémissement de chair – comme un étourdissement

de chair –

Comme un étouffoir,

comme une anse de lune,  comme un œil d’oursin noir,

comme un œil d’or dans la nostalgie du jour

                             comme une langue de lézard,

comme une rancœur, comme un hoquet,  comme un crachat,

comme une joie insane, comme une intuition,

l’amour

comme un dernier palier dans l’échelle de l’humain.

 

15

 

Ah ! Plus tard la nuit et son peuple d’étoiles,

plus tard les contes de lune,

quand la couronne d’or de reposera dans son lit

de mer.

Midi ! Et le soleil seul a titre à gouverner.

Midi ! Dans son habit de cuivre.

Et l’être lui-même s’est figé dans le balancement

du jour. Et même la graine, dans la terre

s’est émue. « Honneur er Respect. »

(Et le soleil s’est dénudé au sommet du jour)

Que savons-nous des choses innommables ?

 

16

 

Où êtes-vous tambourinaires du petit matin,

où sont les régisseurs de la mort, où sont

les convoyeurs de l’humain... ?

Où sont vos rames et vos navires,

où sont vos armes,

où votre puissance, où votre Loi... ?

- Et qu’importe qui tient le gouverna il

si les routes sont tracées –

A quand l’ombre ? A quand la terre de cendres ?

 

                               Chaque chose sa mesure,

chaque chose son mystère. Et le soleil seul a titre

à gouverner.

 

17

 

Que cherches-tu dans ta mémoire, que cherches-tu

dans ta chair ?

« Un grand jour clair et sans rides sur la face de l’eau ;

un grand jour clair et sans rires sur le masque de l’eau... »

L’espoir est fils de misère ; l’espoir est fleur de misère.

« Un grand jour clair et sans rides dans le miroir

de l’eau. »

(Et les gens de mer nous diront ce que la mer

a apporté avec sa rumeur.)

 

Que cherches-tu dans ta mémoire, que cherches-tu dans tes rêves ?

« Un grand silence de l’âme, comme un grand souffle de mer ;

un grand silence de l’homme comme un grand souffle de mort... »

L’espoir est joie de malheur ; l’espoir est foi de malheur.

 - Et que dirons-nous encore que le silence n’ai déjà dit... ?

(Mais les gens de mer nous diront ce que la mer

a porté sur son vent de mer.)

 

18

 

Même si le sel a fondu dans le creux de ma main

sans rencontrer jamais ni lèvres, ni terre...

- Et, en vérité, je ne sais s’il rencontra jamais

lèvres ou terre –

Il se fait tard !

Et le mer s’est retirée, mais sa rumeur est parmi nous.

 

Même si la vague s’est lassée de sans cesse

s’élancer...

- Mais pourra-t-elle jamais se soustraire

au tourbillon du récif... ?

Et, en vérité, ce jeu n’est pas de haute mer –

Il se fait tard !

Et la mer s’est retirée, mais sa rumeur est parmi nous.

 

Même si je suis seul, tout seul sous l’anneau de cuivre...

(Et pour les noces, même la femme s’est abstenue !)

- Mais en vérité, à ces noces, je n’ai point convié

de croyants, de ces gens qui s’agenouillent au pied

des autels et boivent des calices...

Il se fait tard !

Et la mer s’est retirée, mais sa rumeur est parmi nous.

 

Même si la pierre n’a point gardé trace

de ce qui fut fait, de ce qui fut dit,

et telle la roche de rivière, est demeurée lisse

et nue...

- Mais que peut le temps contre le temps ?

Et, en vérité, c’et l’homme qui porte la trace,

et l’homme passe...

Il se fait tard !

Et la mer s’est retirée, mais sa rumeur est parmi nous.

 

Même si j’ai erré, loin des sources,

loin des hautes et lumineuses terres qui jouxtent l’air...

... Tant de choses ne savent mourir ni vivre !

Et, en vérité, l’homme est fatigué

et ne sait ni mourir ni vivre.

Il se fait tard !

Et la mer s’est retirée, mais sa rumeur est parmi nous.

 

Même si l’écume a disparu dans le matin blême...

Et la mer, comme un banc de sable amer...

Il se fait tard !

Et la mer s’est retirée, mais sa rumeur est parmi nous.

 

In, Revue « Cahier de poésie, 3 »

Editions Gallimard, 1980