FJTEMPLE[1]

 

 

NORTHBOUND

 

FOGHORN

                                                                                                            à Henk Breugher

 

Quelque part

dans la nuit sale

quelque part

en mer

dans l’orbite noire de la brume défoncée

foghorn

une voix

quelque part

quelque chose comme un œil

sombre

sur les mâts

un capitaine

des hommes qui veillent

au grain

un pont lisse de silence humain

et cette voix rauque

dans le tunnel de la brume

quelque part où va

quelque navire

pas de ciel pas de mer

cette voix

seule.

 

EN MER

                                                                                                             à Loys Masson

 

Autour de nous, la noire rumeur des nuées engendre un envol touffu de

légendes. Par les dédales du vent tourbillonnent les âmes océanes sur les

toits naufragés de la ville où dorment les pinasses mortes.

 

Flottent les filles de l’eau à crinière de goémons, et leurs yeux au matin

glauque sont des astres défunts, résidus sur les plages de la mémoire. Ce

que dit le trou noir du ciel s’en va mourir sur l’écume frileuse dans les

marécages de l’Histoire.

 

On entend dans les gouffres de l’air le glapissement des oiseaux, les soupirs

de l’angoisse infinie sur l’eau des brumes. Et l’Océan monte vers nous des

goules béantes qui le vomissent, dans un sanglot de monstre malade, tandis

que craquent les ossements des caps sous l’œil d’acier des goélands.

 

MER DU NORD

                                                                                                                à Michel Velmans

 

Pluie

          nous allions vers le grand phare bleu

          seul

          le doigt gourd monte la garde

          attention au grain

          de sable

          dans la route du temps

pluie sur nos coeurs

          nous allions vers le grand phare vert

          voici

          voici la vague

          baleine

          troupeau broutant les goémons

pluie de pluie de la mer du Nord

pluie de sarcelles siffleuses de plumes émaux de palombes grises et la bise

     sur le brise-lames la froide marée de harengs dans les mains rouges des

hommes de la mer du Nord

          nous allions vers le grand phare jaune

          chien boréal

pluie de canards fuselés sur l’écume blême de sardines croissants d’argents

friselis de lune marine dents de la vague vache de mer oiseaux friands des

raisins de la mer du Nord

          pluie de la mer

          du Nord

          et des grands cygnes voyageurs

          dans le gel plumeux

          de l’hiver.

 

LA CITE BLEUE

                                                                                                                à Serge Michenaud

 

Etait-ce un rêve au royaume des houles

Où si j’étais comme une âme flottante

Dans la galerne verte des bretagnes.

Ce soir une corne hurlait la pourchasse

Des cormorans de fer dans les ténèbres

Où parmi les scories du bout du monde

J’entends passer les choses d’épouvante.

 

Les grands oiseaux d’orage crient bataille

Sur la masse étendue de mes remous.

Quand je respire un monde se soulève,

Mon ventre pers libère ses remugles

Si je frappe d’estoc au chef des caps,

Narval de bronze aux flanc noir des femelles

Dans le désert marin de ses ébats.

 

Existe-t-il au cœur de l’Océan

La Ville qui surgit comme un mirage ?

Qui se hasarderait à cette découverte

S’il n’a l’amour des espoirs inouïs ?

 

Existe-t-i au cœur des montagnes de l’eau

La Cité bleue dont la mort est princesse ?

Ô goémons sur les yeux des sirènes,

Sable endormi sur la bouche du temps !

 

Est-il encore une cloche envolée

Sonnant le beau charroi des amoureux

Jusqu’au matin dans l’Enfer de Plogoff ?

 

Blêmes amants déchus de la Princesse,

Ys vous ressemble aux méduses livrées.

Existe-t-il au creux des herbes sages

La Ville bleue aux remparts naufragés

Intacte en ses marines funérailles ?

 

Vierge du Van, Dame des Quatre Vents,

Mouette sacrée au comble des tempêtes,

Que tinte encore le cristal des légendes

Dans le blanc silence des Trépassés.

 

LA FORËT ENGLOUTIE

                                                                                                                  à Bruno de Senneville

 

Tant d’arbres morts

enlisés dans le temps

par une seule immense vague bûcheronne,

 

tant de vie médusée

dans les replis des marnes

parmi les troncs coulés sous les tangues de plomb,

 

tant de silence ancré

sous la chape des sables,

mais au cœur de la nuit l’iris moiré d’un œil.

 

MAREE BASSE

                                                                                                              à Henri Thomas

 

C’est alors une vaste respiration d’eau grise

en ces limons

tel un réseau d’artères enlisées

et de veinules mauves, dans les sables

draineurs de fientes lumineuses

sous un soleil paré de rémiges cendrées

défiant l’opacité des siècles.

 

BROCELIANDE

                                                                                                           à Denys-Paul Bouloc

 

Voici l’automne en pelage madré,

Gloire des cuivres, des rousseurs,

Qui nous ramène aux sortilèges.

D’immobiles regards nous suivent,

inquiets de nos profonds désirs,

vers la fontaine ensorcelée.

 

Merlin veille sur les arcanes

Où mûrit le silence des chênes

 

COMBOURG

                                                                                                        à Lauretta et Jean Hugo

 

C’est là, c’est cette tour,

la chambre et le couloir,

le frisson des roseaux...

 

Il était là, ce cœur

à l’écoute des arbres

et du temps vaporeux.

 

La douce souvenance !

 

TURNER

                                                                                                            à Edwin Mullins

 

Lorsque entra le navire par les avenues d’eau, la mer, de perle, enveloppait

la ville. Celle-ci respirait l’épaisse nébuleuse où se mouvaient des verdeurs.

Quelque part une torche laissait aux brumes des lambeaux d’ardeurs fanées.

Rauque était la voix de l’ombre dans les moiteurs de suie pourpre des arsenaux.

Une brise repue de fumée glaçait les voiles qu’un soleil éclairait de saumon

sali. Le ciel opaque amoncelait des fientes d’oies sauvages. On crut entendre

un beuglement et la terrible rumeur des chaînes dans les écubiers. Une âme

jaune flottait, incertaine, sur la ville.

 

LONDRES

                                                                                             à Gladys et Arthur Secunda

 

A South Harrow

Un air de pipeau

Tremble parmi les aquarelles

Il pleut des plumes de tourterelle

Dans un arbre de Gainsborough.

 

Là-bas un sommeil de lumières

Gagne le lit de la Tamise

Pâle dans son collier de réverbères

 

STRATFORD

                                                                                             à Alister Kershaw

 

Etre ou ne pas être

là sous cette dalle

tel est le sortilège

le magique pouvoir

d’affirmer sa substance

dans le vide peut-être.

Forbeare to digg the dust

ne cherchez pas ici

ce que savent les arbres

et l’eau claire de l’ Avon.

 

EN ARDENNES

                                                                                             à Gilberte et Jean Loize

 

Dans ces layons marqués de sang

la meute a pris le vent des bêtes

sous les branches qui s’égouttent

de bruine nocturne et de fumets.

Les aboiements meurent dans les halliers

perdus sur les versants de l’aube.

J’entends venir la grande peur

Qui me parle d’anciennes choses.

 

NAMUR

                                                                                                              à Paul Gilson

 

Sont des maisons de fer sur la Meuse à Namur

Où les miroirs des toits s’envolent à foison

En un dur cri de plumes aiguisées.

Les vitres où le ciel se repose du gel

Atteignent d’une aile les forteresses

Les arbres graves sous un linge d’or blanc

Où l’airain coasse aux becs des campaniles.

 

LIGNY

                                                                                                          à André Miguel

 

Dans la brume du Vieux Semois

- grosse coupe comme il se doit,

dans son cornet de papier rouge

à l’enseigne du Cerf (De Hert)

chez Van Israël à Grammont –

j’ai vu Napoléon monter

en redingote de fumée

vers la brave ferme d’En Haut

d’où l’on peut voir danser le soir

les incubes de fin des temps

que Cécile Miguel convoque

 

SCHWARZWALD

                                                                                                                   à Alfred Perlès

 

Dans les hautes fougères

un daguet frissonnant

de la peur inconnue

qu’à de l’arbre le jour

écoute le reflet

du sang noir sur les fanes.

 

Au mépris du soleil

la sombre forêt trame

un silence effrayant.

 

Foghorn

Editions Bernard Grasset, 1975

Du même auteur :

La prison de Socrate (13/10/2014)

Un long voyage (13/10/2015)

Ensérune (15/05/2018)

Westbound (14/05/2019)

Thessalonique (15/05/2020)