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SUD

 

HAUTE PLAGE

à Richard Aldington

 

Ombres des vieux soleils couchés

ainsi vont les chevaux sur les rivages

comme des âmes dans la nuit.

 

Tel est le souvenir effacé par les vagues

où le phare debout veille au désert du vent.

 

En ce temps-là familier des centaures

seule une voix parlait dans le palus :

le dieu-butor aux étoiles rêvait

sur un empire aux couronnes de sel.

 

Nous voici désormais condamnés aux mirages

à l’herbe amère des ancien jours ;

 

Pâle une lune morte se souvient.

 

LARZAC

à Yves Rouquette

 

C’est en langue d’oc

que les craves parlent

aux bergers perdus

dans les graminées

 

c’est aux cardabelles

livrées au soleil

 

que je dis les mots

traduits de la pierre

 

l’odeur ondulante

des troupeaux descend

au creux des lavognes

blanches de désir

 

là-bas les lichens

parent la maison

où je devais naître

 

ISOLA BISENTINA

à Nino Frank

 

Pour quels dieux ces oratoires

dans le secret des bosquets

drus de chênes et de lentisques

où le lourd parfum du rut

dénonce les chèvre-pieds

gardiens furtifs des collines

 

La flagrance des verveines

s’élève en prières d’encens

vers l’église des Carracci

châsse des précieuses vétilles

de la sainte de Bolsena.

 

La nuit s’agite de lucioles

sur le lac où Dame pêcha

des anguilles, qu’il a chantées

in Purgatoire, XXIV, 24.

 

TORCELLO

à Luigi Oreficce

 

Une pluie lente ondoie sur le palus

que le soir peint de nacre et de plumage

pour le sommeil moiré de l’île

abîmée dans l’oublieux limon.

Du fonds gazeux des vasières émergent

les grenouilles nocturnes de l’été.

 

SUD-EXPRESS

à Maurice Chauvet

 

Le train qui m’emporte vers le terminus de l’Europe

s’arrête parfois dans des gares béantes en feu

les vendeuses d’eau en robe de satin noir

proposent des cruchons glacés qui transpirent

j’ouvre une pastèque lourde et rose

en regardant passer les eucalyptus

ce jeune homme gras ressemble à Barnabooth

dans la moiteur je rêve à Fermina Marquez

là-bas c’est le Ribajeto une voile passe

le fleuve plat court à ses noces maritimes

Lisbonne ouverte à la brise du soir

par de grands escaliers s’enfoncent dans le Tage.

 

GRENADE

à  Camilo José Cela

 

Illuminés de cierges

dans les vêpres de l’encens

entre les ors défunts

et les aigles rouillées

sur la dalle nette règnent

les Rois-vert-de-gris

plus glorieux que des catafalques

 

POLLENSA

à Margaret et Noël Young

 

Une chèvre erre

sous un caroubier noir

 

Le coq à la fontaine

au centre du désir

 

Bavarde charrette

dans l’été blanc

 

L’infini d’un rossignol

dans l’âme des citrons

 

Beaux enfants langoureux

noirs d’antiques soleils

 

Que les orages un jour

ne suent pas du vinaigre

 

Un chanteur sanglote

à la limite de l’air

 

L’œil du gecko

dans les soirs mauresques

 

Le chant du coq

agrandit les jardins

 

Le puits d’ombre

volcan de lave fraîche

 

Sur la hanche

la cruche ou la femme

 

Les figues du soleil

sur les tuiles mouvantes

 

Mieux qu’un visage

la main du vannier

 

La place nette

où vibre l’anis éployé

 

L’après-midi gravide :

une cruche qui suinte

 

Lourde la nuit mûrit

doucement le soleil

 

Le calme désir des lèvres

qu’ont les fruits

 

Dans l’ombre un rire

sang jailli

 

L’humble poussière

pollen solaire sur mon front

 

Les mille et une nuits

d’une grenade ouverte

 

Les cloches de Pollensa

sangria nocturne

 

 

Foghorn

Editions Bernard Grasset, 1975

Du même auteur :

La prison de Socrate (13/10/2014)

Un long voyage (13/10/2015)

Profonds pays (II) (15/05/2018)

Westbound (14/05/2019)

Thessalonique (15/05/2020)

Northbound (01/11/2020)

Profonds pays (I) (01/11/2021)

Profonds pays (III) (15/05/2022)