260px-Frédéric_Jacques_TEMPLE[1]

Profonds pays

I

PARAGES

Nous sommes de cette terre

dans la douce respiration

sans relâche

de la mer

 

les embruns

nourrissent le thym

nous vivons

dans le chant solaire

de ces lumineux parages

lourds de fragrance

et de sel

 

JUBILATION

A moi les cistes blancs ou pourpres

illuminant la rude peau

de ce profond pays

 

A moi, les altiers candélabres

des asphodèles

sur la garrigue ladre

et la joie de l’aurore

 

AUBE

Attardée

une dernière étoile

moribonde

écoute le pipeau du petit-duc

 

Le soleil

à peine éclos de son absence

foudroie les genévriers

dont l’épaisse senteur

épouse le parfum

du miel sauvage

au secret

dans les arbres creux

 

ETE

Une couleuvre de chaleur

ondule

souveraine

dans les rudes kermès

parmi les reliques

des campements oubliés

 

nos pieds blessés

par la caillasse

comblent le vide

de nos pensées

 

sonores

fusent les mouches

à travers la fournaise

du silence

 

je garde en moi les nuits d’été

où montait la respiration marine

qui berçait le sommeil terrible

des peuples sans histoire

 

EXIL

Femme lointaine

est ma langue première

dont je suis en exil

dans la froide lumière

des étoiles perdues

 

ORDRE DU CIEL

Le maître vent tutélaire

grand prêtre des oblations solaires

réglera toujours nos humeurs

sous le regard fardé des troupeaux

condamnés à leur rêverie d’herbages

 

DANS LE JARDIN

à Catherine Poitevin

J’entre dans le jardin

les cinq sens en éveil

 

je vois

les passeroses

les lilas

en apothéose

 

je caresse

la pruine

des reines-claudes

 

je goûte

la tomate en chaleur

 

je respire

les coings

à véraison doré

 

j’entends

la courtilière

creuser

et les figues chuter

dans le soleil

 

SOUS LES BRANCHES

Coule, roucoule la rivière

musique à l’infini

dans les blondes saulaies

de l’enfance

où dansent les agrions

 

L’yeuse crépue

le rouvre altier

règnent dans le soleil

et les marsaults

vacillent

au vent d’orage

 

A l’ombre pâle des fayards

écorce de cendre

lourdes faines rousses

dans la moiteur des mousses

et des brandes

apparaît la chanterelle

 

CE QUE DIT LE VENT

Que dit le vent

le vent d’autan

dans ses rideaux de pluie

chargés d’oiseaux virtuoses

des tempêtes ?

 

Que dit la tramontane

balayeuse des blanches drailhes ?

 

Que dit le pesant sirocco

charroyant sur la mer endormie

le sable fauve des areg ?

 

Au comble de sa liberté

indifférent

le vent gouverne.

 

ESQUISSES

A perte de vue

la toison de cendre verte

illuminée d’asphodèles

             *

Immémorial

meurt le soleil

dans l’aube

du crépuscule

             *

Une bouffée de vent

lustre les roselières

où mugit

le butor étoilé

             *

Mes pas

dans ceux d’Ulysse

effacés par la vague

intemporelle

             *

Dans un bosquet

d’arbousiers

rampe le musc

des chèvre-pieds

 

SANGLIER

 

Dans le fracas des bois brisés

borborygmes grognements

râpe des durs onglons

sur les ravines caillouteuses

 

il surgit groin ravageur

hirsute boudoir hostile

ses petits yeux furtifs

perçant l’ombre des halliers

 

Sa fauve odeur fécale

épouse l’aigre suint

le sperme l’urine sauvage

sur les mortes broussailles

 

Ecaillé de boue rugueuse

d’écorce de paille sèche

il défonce les ronciers

et s’effondre foudroyé

 

il gît dans le poids du silence

sous l’inefficace toison

au comble de sa porchaison

pour nos blandices

 

VERGER

Des lichens vert-de-gris

rongent

dans ce verger

un prunier fatigué

témoin de ma naissance

 

L’EGLANTIER

à Jean-Vincent Verdonnet

Sur le vieux mur du cimetière

du village qui sommeille

un églantier défie le temps

 

L’été s’empare de l’enclos

où règnent la mort et la vie

 

Le souvenir s’épanouit

parmi les douces fleurs sauvages

priant pour le salut du monde

 

LA TRUITE

à Joël Bastard

Mon regard des vieux jours

se coule

dans la dernière serpentine

qui s’enfuit vif-argent

du même antique pont

où mon oncle lançait

et relançait sa ligne

pour cajoler la truite

claire obscure

qui depuis toujours le narguait

 

Las d’une si vaine attente

son espoir lentement se perdait

dans les longues herbes rouges

ondulant

au fond des remous du rêve

 

Au même soleil dansent

d’éternels éphémères

et les agrions en amour

sur les tièdes rochers velus

 

ENCLOS

En cet enclos

les chaudes passeroses

poudrent de leur pollen

les vibrantes cétoines

 

L’INCONNU

Un jour j’ai pris la route ancienne

à travers prés friches lavognes

jusqu’au village

où gît sous une dalle

dans la fauve glèbe ruthène

le père du père de mon père

 

Je ne connais pas son visage

la couleur de ses yeux

s’il avait une barbe d’empereur

ou les nobles gauloises

des paysans en vareuse bleue

qui ont offert à mon enfance

leur senteur de luzerne et de lait

 

Tintait pour moi la même cloche

qu’au morne jour de son glas

le soir ou le matin

d’un hiver immobile de neige

parsemé de corneilles

ou d’un été de blés roux

dans les coquelicots en fanfare

 

J’ai marché sur l’herbe grasse

de ses berges coutumières

entre les vergnes et les saules

respirant la sombre odeur

lumineuse des truitelles

 

et dans les fayards s’envolait

le rire moqueur du pivert

que je n’avais pas oublié

 

PRINCE DE LA BRACONNE

à Robert Thomas

 

Sous mes pas, l’âcre parfum des herbes froissées se mêlait à l’odeur puissante

des renards dans leur quête nocturne. La sente, au secret blafard d’une aube,

menait vers les lacets de cuivre posés la veille sur les erres de routine. Le premier

collet était encore en place. Un autre, lié à un rameau de térébinthe, avait disparu,

emporté par un blaireau sans doute. Plus loin dans un roncier me parvint la plainte

aiguë, convulsive, d’un lapin désespéré. Un coup sur la nuque, et vite au fond de la

musette. Un second gisait, encore chaud, la tête rongée par un putois. Prince de la

braconne, je suis parti, furtif dans le faux jour, avec le civet du dimanche caché sous

un fagot de thym.

 

LYNX

à Rino Cortiana

plus acérée que l’œil

l’odeur est aux aguets

sa menace en suspens

pèse sur la feuillée

 

l’imprévisible lynx

affirme sa présence

dans les épais lacis

de l’inconscience

 

le regard est aussi

une arme de patience

flèche sans repentir

dans le ressort du bond

 

DANS LA BAMBOUSERAIE

à Muriel Nègre

Ce léger friselis

non ce n’est pas la pluie

de l’aube

mais le vent frêle

de l’orient

dans la soierie des feuilles

 

altières

tintent les tiges

pour de graves prières

 

IMAGES DE LA GRANDE DRAILHE

à Robert Marteau

Attardée

une dernière étoile

moribonde

écoute le pipeau du petit-duc

                      *

La tête haute

dans le ciel de l’aube

nous foulons la folle avoine

en marge des blêmes rocailles

                      *

Le soleil

à peine éclos de son absence

foudroie les genévriers

dont l’épaisse senteur

épouse le parfum

du miel sauvage

au secret

dans les arbres creux

                      *

Sonores

fusent les mouches

à travers la fournaise

du silence

 

Au ras des herbes

s’étoile la rude cardabelle

 

le ciel grandit

le miaulement d’un épervier

                      *

Nos pieds blessés

par la caillasse

comblent le vide

de nos pensées

                      *

Une couleuvre de lumière

ondule

souveraine

parmi les buis

amers

                      *

Profonde mémoire

la grasse odeur

laineuse des brebis

berce nos somnolences

 

Profonds pays

Editions Obsidiane, 89500 Bussy-le-Repos, 2011

Du même auteur :

La prison de Socrate (13/10/2014)

Un long voyage (13/10/2015)

Ensérune (15/05/2018)

Westbound (14/05/2019)

Thessalonique (15/05/2020)

Northbound (01/11/2020)

Sud (15/05/2021)