enamorados_2_f3019_1_Marc Chagall : "Les Amoureux de Vence", 1957

 

Le cantique des cantiques

 

TITRE ET PROLOGUE

 

L’Epouse.

     Qu’il me baise des baisers de sa bouche.

     Tes amours sont délicieuses plus que le vin ;

     l’arome de tes parfums est exquis,

     ton nom est une huile qui s’épanche,

     c’est pourquoi les jeunes filles t’aiment.

     Entraîne-moi sur tes pas, courons !

     Le Roi m’a introduite en ses appartements ;

     tu seras notre joie et notre allégresse.

     Nous célèbrerons tes amours plus que le vin ;

     comme on a raison de t’aimer !

 

PREMIER POEME

L’Epouse.

     Je suis noire et pourtant belle, filles de Jérusalem,

     comme les tentes de Quédar,

     comme les pavillons de Salma.

     Ne prenez pas garde à mon teint basané :

     c’est le soleil qui m’a brûlée.

     Les fils de ma mère se sont emportés contre moi,

     ils m’ont mise à garder les vignes.

     Ma vigne à moi... je ne l’avais pas gardée !

 

     Dis-moi donc, toi que mon cœur aime :

     Où mèneras-tu paître le troupeau,

     où le mettras tu au repos, à l’heure de midi ?

 

     Pour que je n’erre plus en vagabonde,

     près des troupeaux de tes compagnons.

 

     Si tu l’ignores, ô la plus belle des femmes,

     suis les traces du troupeau,

     et mène paître tes chevreaux

     près de la demeure des bergers.

 

L’Epoux.

     A ma cavale, attelée au char de Pharaon,

     je te compare, ma bien-aimée.

     Tes joues restent belles, entre les pendeloques,

     et ton cou dans les colliers.

     Nous te ferons des pendants d’or

     et des globules d’argent.

+

 

Dialogue des époux.

     Tandis que le Roi est en son enclos,

     mon nard donne son parfum.

     Mon Bien-aimé est un sachet de myrrhe,

     qui repose entre mes seins.

     Mon Bien-aimé est une grappe de cypre,

     dans les vignes d’En-Gaddi.

 

     Que tu es belle, ma Bien-aimée,

     que tu es belle !

     Tes yeux sont des colombes.

 

     Que tu es beau, mon Bien-aimé,

     combien délicieux !

     Notre lit n’est que verdure.

 

     Les poutres de notre maison sont de cèdre,

     nos lambris de cyprès.

 

     ... Je suis le Narcisse de Saron,

     le lis des vallées...

 

     Comme le lis entre les chardons,

     telle est ma Bien-aimée entre les jeunes femmes.

 

     Comme le pommier parmi les arbres d’un verger,

     ainsi mon Bien-aimé parmi les jeunes hommes.

     A son ombre désirée je me suis assise

     et son fruit est doux à mon palais.

     Il m’a menée au cellier,

     et la bannière qu’il dresse sur moi, c’est l’amour.

     Soutenez-moi avec des gâteaux de raisin,

     ranimez-moi avec des pommes,

     car je suis malade d’amour.

 

     Son bras gauche est sous ma tête

     et sa droite m’étreint.

 

     ... Je vous en conjure,

     filles de Jérusalem,

     par les gazelles, par les biches des champs,

     n’éveillez-pas, ne réveillez pas mon amour,

     avant l’heure de son bon plaisir.

 

SECOND POEME

 

L’Epouse.

     J’entends mon Bien-aimé.

     Voici qu’il arrive,

     sautant sur les montagnes,

     bondissant sur les collines.

     Mon Bien-aimé est semblable à une gazelle,

     à un jeune faon.

 

     Voici qu’il se tient

     derrière notre mur.

     Il guette par la fenêtre,

     il épie par le treillis.

 

     Mon Bien-aimé élève la voix,

     il me dit :

     « Viens-donc, ma bien-aimée,

     ma belle, viens.

     Car voilà l’hiver passé,

     c’en est fini des pluies, elles ont disparu.

     Sur la terre les fleurs se montrent.

     La saison vient des gais refrains,

     le roucoulement de la tourterelle se fait entendre,

     sur notre terre.

     Le figuier forme ses premiers fruits

     et les vignes en fleurs exhalent leur parfum.

     Viens donc, ma Bien-aimée,

     ma belle viens !

     Ma colombe, cachée au creux des rochers,

     en des retraites escarpées,

     montre-moi ton visage,

     fais-moi entendre ta voix ;

     car ta voix est douce

     et charmant ton visage. »

 

     Attrapez-nous les renards,

     les petits renards

     ravageur de vignes,

     car nos vignes sont en fleur.

 

     Mon Bien-aimé est à moi, et moi à lui.

     Il paît son troupeau parmi les lis.

 

     Avant que souffle la brise du jour

     et que s’évanouissent les ténèbres,

     reviens... ! Sois semblable,

     mon Bien-aimé, à une gazelle,

     à un jeune faon,

     sur les montagnes de l’alliance.

 

     Sur la couche, la nuit, j’ai cherché

     celui que mon cœur aime.

     Je l’ai cherché, mais ne l’ai point trouvé !

     Je me lèverai donc, et parcourrai la Ville.

     Dans les rues et sur les places,

     je chercherai celui que mon cœur aime.

     - Je l’ai cherché mais ne l’ai point trouvé !

 

     Les gardes m’ont rencontrée,

     ceux qui font la ronde dans la Ville :

     « Avez-vous vu celui que mon coeur aime ? »

 

     A peine les avais-je dépassés,

     j’ai trouvé celui que mon cœur aime.

     Je l’ai saisi et ne le lâcherai point

     que je ne l’aie fait entrer

     dans la maison de ma mère,

     dans la chambre de celle qui m’a conçue.

 

     Je vous en conjure,

     filles de Jérusalem,

     par les gazelles, par les biches des champs,

     n’éveillez pas, ne réveillez pas mon amour,

     avant l’heure de son bon plaisir.

 

TROISIEME POEME

 

     Qu’est-ce là qui monte du désert,

     comme une colonne de fumée,

     vapeur de myrrhe et d’encens

     et de tous les parfums exotiques ?

 

     Voici la litière de Salomon.

     Soixante preux l’entourent,

     élite des preux d’Israël :

     tous experts à  manier l’épée,

     vétérans des combats.

     Chacun a le glaive au côté,

     craignant les surprises de la nuit.

 

     Le roi Salomon

     s’est fait un trône

     en bois du Liban.

     Il en a fait les colonnes d’argent,

     le baldaquin d’or,

     le siège de pourpre.

     Le fond est une marqueterie d’ébène.

 

     Venez contempler,

     filles de Sion,

     le roi Salomon,

     portant le diadème dont sa mère l’a couronné

     au jour de ses épousailles,

     au jour de la joie de son cœur.

 

L’Epoux.

     Que tu es belle, ma Bien-aimée,

     que tu es belle !

     Tes yeux sont des colombes,

     derrière ton voile ;

     tes cheveux comme un troupeau de chèvres,

     ondulant sur les pentes de Galaad.

     Tes dents, un troupeau de brebis tondues

     qui remontent du bain.

     Chacune a sa jumelle

     et nul n’en est privée.

     Tes lèvres, un fil écarlate,

     et tes discours sont ravissants.

     Tes joues, des moitiés de grenade,

     à travers ton voile.

     Ton cou, la tour de David,

     bâtie en forteresse.

     Mille rondaches y sont suspendues,

     tous les boucliers des preux.

     Tes deux seins, deux faons,

     jumeaux d’une gazelle,

     qui paissent parmi les lis.

 

     Avant que souffle la brise du jour

     et que s’évanouissent les ténèbres,

     j’irai à la montagne de la myrrhe,

     à la colline de l’encens.

 

     Tu es toute belle, ma Bien-aimée,

     et sans tache aucune !

 

     Viens du Liban, ma fiancée,

     viens du Liban, fais ton entrée.

     Abaisse tes regards, des cimes de l’Amana,

     des cimes du Sanir et de l’Hermon,

     repaire des lions,

     montagnes des léopards.

 

     Tu me fais perdre le sens,

     ma sœur, ma fiancée,    

     tu me fais perdre le sens !

     par un seul de tes regards,

     par une seule perle de ton collier.

     Que ton amour a de charmes,

     ma sœur, ma fiancée.

     Que ton amour est délicieux... Plus que le vin !

     Et l’arôme de tes parfums

     Plus que tous les baumes !

     Tes lèvres, ma fiancée,

     distillent le miel vierge.

     Le miel et le lait

     sont sous ta langue,

     et le parfum de tes vêtements

     est comme le parfum du Liban.

 

     Elle est un jardin bien clos,

     ma sœur, ma fiancée,

     un jardin bien clos,

     une source scellée.

     Tes jets font un verger de grenadiers

     et tu as les plus rares essences :

     le nard et le safran,

     le roseau odorant et le cinnamone,

     avec tous les arbres à encens ;

     la myrrhe et l’aloès,

     avec les plus fins arômes.

     Source qui féconde les jardins,

     puits d’eau vive,

     ruisseaux dévalant du Liban !

 

L’Epouse.

     Lève-toi, aquilon,

     accours, autan !

     Soufflez sur mon jardin

     qu’il distille ses aromates !

     Que mon Bien-aimé entre dans son jardin,

     qu’il en goûte les fruits délicieux !

 

L’Epoux.

     J’entre dans mon jardin,

     ma sœur, ma fiancée,

     je récolte ma myrrhe et mon baume,

     je mange mon miel et mon rayon,

     Je bois mon vin et mon lait.

     Mangez, amis, buvez,

     enivrez-vous, mes bien aimés !

 

QUATRIEME POEME

 

L’Epouse.

     Je dors, mais mon cœur veille.

     J’entends mon Bien-aimé qui frappe. 

     « Ouvrez-moi, ma sœur, mon amie,

     ma colombe, ma parfaite !

     Car ma tête est couverte de rosée,

     mes boucles, des gouttes de la  nuit. »

 

     « J’ai ôté ma tunique

     comment la remettrais-je ?

     j’ai lavé mes pieds,

     comment les salirais-je ? »

     Mon Bien-aimé a passé la main

     par le trou de la porte ;

     et du coup mes entrailles ont frémi.

     Je me suis levée

     pour ouvrir à mon Bien-aimé,

     et de mes mains a dégoutté la myrrhe,

     de mes doigts la myrrhe vierge,

     sur la poignée du verrou.

 

     J’ai ouvert à mon Bien-aimé,

     mais tournant le dos, il avait disparu !

     Sa fuite m’a fait rendre l’âme.

     Je l’ai cherché mais ne l’ai point trouvé,

     Je l’ai appelé, mais il a n’a pas répondu !

     Les gardes m’ont rencontrée,

     ceux qui font la ronde dans la Ville.

     Ils m’ont frappée, ils m’ont blessée,

     ils m’ont enlevé mon manteau,

     ceux qui gardent les remparts.

 

     Je vous en conjure,

     filles de Jérusalem,

     si vous trouvez mon Bien-aimé,

     que lui déclarerez-vous... ?

     Que je suis malade d’amour.

 

Le chœur.

     Qu’as donc ton Bien-aimé de plus que les autres,

     ô la plus belle des femmes ?

     Qu’as donc ton Bien-aimé de plus que les autres,

     pour que tu nous conjures de la sorte ?

 

L’Epouse.

     Mon Bien-aimé est frais et vermeil,

     il se reconnaît entre dix mille.

     Sa tête est d’or, et d’un or pur,

     ses boucles sont des palmes,

     noires comme le corbeau

     Ses yeux sont des colombes,

     sur l’eau d’un bassin,

     se baignant dans le lait,

     posées sur un océan.

     Ses joues, des parterres d’aromates,

     des massifs parfumés.

     Ses lèvres, des lis ;

     elles distillent la myrrhe vierge.

     Ses mains des globes d’or,

     garnis de pierre de Tarsis.

     Son ventre, une masse d’ivoire,

     couverte de saphirs.

     Ses jambes, des colonnes d’albâtre,

     posées sur des bases d’or pur.

     Son aspect est celui du Liban,

     sans rival comme les cèdres.

     Ses discours sont la suavité même,

     et tout en lui n’est que charme.

     Tel est mon Bien-aimé, tel est mon ami,

     filles de Jérusalem.

 

Le chœur.

     Où est parti ton Bien-aimé,

     ô la plus belle des femmes ?

     Où s’est tourné ton Bien-aimé,

     que nous le cherchions avec toi ?

 

L’Epouse.

     Mon Bien-aimé est descendu à son jardin,

     aux parterres embaumés,

     pour paître son troupeau dans les jardins,

     et cueillir les lis.

     Je suis à mon Bien-aimé, et mon Bien-aimé est à moi,

     il paît son troupeau parmi les lis.

 

CINQUIEME POEME

 

L’Epoux.

     Tu es belle, mon amie, comme Tirça,

     charmante comme Jérusalem.

     Détourne de moi tes regards,

     car ils me fascinent.

     Tes cheveux sont un troupeau de chèvres,

     ondulant sur les pentes de Galaad.

     Tes dents sont un troupeau de brebis,

     qui remontent du bain.

     Chacune a sa jumelle

     et nulle n’en est privée.

     Tes joues sont des moitiés de grenade

     à travers ton voile.

 

     Il y a soixante reines

     et quatre-vingts concubines

     (et des jeunes filles sans nombre).

     Unique est ma colombe,

     unique ma parfaite.

     Elle est l’unique de sa mère,

     la préférée de celle qui l’enfanta.

     Les jeunes femmes l’ont vue et glorifiée,

     reines et concubines l’ont célébrée :

     Qui est celle qui surgit comme l’aurore,

     belle comme la lune,

     resplendissante comme le soleil,

     redoutable comme des bataillons ? »

 

     Au jardin des noyers je suis descendu,

     pour voir les jeunes pousses de la vallée,

     pour voir si la vigne bourgeonne,

     si les grenadiers fleurissent.

     Je ne sais..., mais mon désir m’a jeté

     sur les chars de mon peuple, en prince !

 

Le chœur.

     Reviens, reviens, Sulamite,

     reviens, reviens, que nous te regardions !

 

L’Epoux.

     Pourquoi regardez-vous la Sulamite,

     dansant comme en un double chœur ?

 

     Que tes pieds sont beaux dans tes sandales,

     filles de prince !

     La courbe de tes flancs est comme un collier,

     œuvre des mains d’un artiste.

     Ton nombril forme une coupe,

     où le vin ne manque pas.

     Ton ventre, un monceau de froment,

     de lis environné.

     Tes deux seins ressemblent à deux faons,

     jumeaux d’une gazelle.

     Ton cou, une tour d’ivoire.

     Tes yeux, les piscines de Heshbôn,

     près de la porte de Bat-Rabbim.

     Ton nez, la tour du Liban,

     sentinelle tournée vers Damas.

     Ton chef se dresse, semblable au Carmel,

     et ses nattes sont comme la pourpre ;

     un roi est pris à tes boucles.

 

     Que tu es belle, que tu es charmante,

     ô amour, ô délices !

     Dans ton élan, tu ressembles au palmier,

     tes seins en sont les grappes.

     J’ai dit : je monterai au palmier,

     j’en saisirai les régimes.

     Tes seins, qu’ils soient des grappes de raisin,

     le parfum de ton souffle, celui des pommes ;

     tes discours, un vin exquis !

 

L’Epouse.

     Il va droit à mon Bien-aimé,

     comme il coule sur les lèvres de ceux qui sommeillent.

     Je suis à mon Bien-aimé,

     et vers moi se porte son désir.

 

     Viens mon Bien-aimé,

     allons aux champs !

     Nous passerons la nuit dans les villages,

     dès le matin nous irons aux vignobles.

     Nous verrons si la vigne bourgeonne,

     si les pampres fleurissent,

     si les grenadiers sont en fleur.

     Alors je te ferai

     le don de mes amours.

     Les mandragores exhalent leurs parfums,

     à nos portes sont tous les meilleurs fruits.

     Les nouveaux comme les anciens,

     je les ai réservés pour toi, mon Bien-aimé.

 

     Ah ! que ne m’es-tu un frère,

     allaité au sein de ma mère !

     Te rencontrant dehors, je pourrais t’embrasser,

     sans que les gens me méprisent.

     Je les conduirais, je t’introduirais

     dans la maison de ma mère, tu m’enseignerais !

     Je te ferais boire un vin parfumé,

     ma liqueur de grenades.

 

     Son bras gauche est sous ma tête

     et sa droite m’étreint.

 

L’Epoux.

     Je vous en conjure

     filles de Jérusalem,

     n’éveillez pas, ne réveillez pas mon amour,

    avant l’heure de son bon plaisir.

 

LE DENOUEMENT

 

Le chœur.

     Qui est celle qui monte du désert,

     appuyée sur son Bien-aimé ?

 

L’Epoux.

     Sous le pommier je t’ai réveillée,

     là même où ta mère te conçut,

     là où te conçut celle qui t’as enfantée.

 

     Pose-moi comme un sceau sur ton cœur,

     comme un sceau sur ton bras.

     Car l’amour est fort comme la Mort,

     la jalousie inflexible comme le Shéol.

     Ses traits sont des traits de feu,

     une flamme de Yahvé.

     Les grandes eaux ne pourront éteindre l’amour,

     ni les fleuves le submerger.

 

Traduit de l’hébreu par André Robert,

In, « La bible de Jérusalem »

Les Editions du cerf, 1961

Autres textes bibliques :

(Eli, éli, lama sabactani) (03/03/2016)

Les lamentations (10/03/2018)

Le livre de consolation (10/03/2019)