POSTE_2009_33_1_

 

A l’Afrique

A Wilfredo Lam

 

 Paysan frappe le sol de ta daba

dans le sol il y a une hâte que la syllabe de l’évènement

 

ne dénoue pas

je me souviens de la fameuse peste

il n’y avait pas eu d’étoile annoncière

mais seulement la terre en un flot sans galet pétrissant

d’espace

un pain d’herbe et de réclusion

frappe paysan frappe

le premier jour des oiseaux moururent

le second jour les poissons échouèrent

le troisième jour les animaux sortirent des bois

et faisaient aux villes une grande ceinture chaude très forte

frappe le sol de ta daba

il y a dans le sol la carte des transmutations et des ruses

de la mort

le quatrième jour la végétation se fana

et tout tourna à l’aigre de l’agave à l’acacia

en aigrettes en orgues végétales

où le vent épineux jouait des flûtes et des odeurs tranchantes

Frappe paysan frappe

il naît au ciel des fenêtres qui sont me yeux giclés

et dont la herse dans ma poitrine fait le rempart d’une ville qui refuse de

     donner la passe aux muletiers de la désespérance

 

Famine et de toi-même houle

ramas où se risque d’un salut la colère du futur

frappe Colère

il y a au pied de nos châteaux-de-fées pour la rencontre

du sang et du paysage la salle de bal où des nains braquant leurs miroirs

     écoutent dans les plis de la pierre ou du sel croître le sexe du regard

Paysan pour que débouche de la tête de la montagne celle que blesse le vent

pour que tiédisse dans sa gorge une gorgée de cloches

pour que ma vague se dévore en sa vague et nous ramène sur le sable en noyés

     en chair de goyaves déchirés en une main d’épure en belles algues en graine

     volante en bulle en souvenance en arbre précatoire

soit ton geste une vague qui hurle et se reprend vers le creux de rocs aimés

     comme pour parfaire une île rebelle à naître

il y a dans le sol demain en scrupule et la parole à charger aussi bien que le

     silence

 

Paysan le vent où glissent des carènes arrête autour de mon visage la main

     lointaine d’un songe

ton champ dans son saccage éclate debout de monstres marins

que je n’ai garde d’écarter

et mon geste est pur autant qu’un front d’oubli

frappe paysan je suis ton fils

 

à l’heure du soleil qui se couche le crépuscule sous ma paupière clapote vert

     jaune et tiède d’iguanes inassoupis

mais la belle autruche courrière qui subitement naît des formes émues de la

     femme me fait de l’avenir les signes de l’amitié.

 

 

Cadastre

Editions du Seuil, 1961

Du même auteur :

 « Je retrouverais le secret des grandes communications… » (25/01/2014)

En guise de manifeste littéraire (25/01/2015)

Et les chiens se taisaient (26/01/2016)

Fragments d’un poème (26/01/2017)

Soleil serpent… » (26/01/2018)