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Idylle

 

Quand viendra le soir du monde que les réverbères seront de grandes filles

immobiles un nœud jaune aux cheveux et le doigt sur la bouche

quand la lumière dans la vitre coupera sa natte et fera frire ses œufs dans une

goutte de sang prise à la neige des blessés

que le vin lourd de midi lancera du grain aux étoiles de minuit il y aura dans

mon âme les légères corbeilles du brouillard qui seront sommées de verser des

bennes de lumière

la solitude ouvrira de minuscules fenêtres

sur la belle amitié radiophonique des nombres

et dans la reconversion du calendrier dans le feu de joie de la planche à

journées

 

le jour sera si pur qu’on y verra les jours

 

corbeau doux serviteur

comme moi rauque et voluptueux

butin de l’air épais et de l’espace bavard il y aura

une pompe d’auto décapitée sur le billot du temps à faire les loups

des ris d’enfants d’une récréation qu’on ne voit pas faisant penser aux

chaperons faisant penser aux dévorés faisant penser

aux prophètes que les hommes chassaient de leurs songes à coups de pierres

grises

 

corbeau

ton jour arrive sans but sur des pattes d’emprunt

comme un nègre domestique porteur de lait agile

 

corbeau

le dernier pendu tourne son œil légal dans le chaste zéro du repentir de

l’absurde

 

corbeau suave chant de mandragore

come moi vénéneux et tranquille

il y a encore à desceller les pierres bleues du château et la géométrie sans peine

du mensonge

 

corbeau

de ta noire signature honore la page blanche

échappée à la morte-saison des étreintes pucelles

 

corbeau tête forte

 

debout derrière la trappe de ton cri

quand l’inventaire scrupuleux des mots de tous les jours commencera

car il sera temps de penser à des témoins moins velus que les astres

- sur quels sabots s’est enfuie ta présence ? dira 

surgi de la patience du trottoir et de la flamme du ruisseau

mon ange gardien

ses doigts terrestres prêts d’un bassin feuillu semant en vain

des mots à goût de pain et de piège

 

je ne répondrai rien

mais je le conduirai selon la méridienne

à l’épiphanie chaste d’une rosace de sang d’une gerbe de lumière du grand

effort brun d’une forge où se tord

la poussée noire du geste baignée de sable blanc

 

alors de celle qui réveille à leur vocation de boa constrictor

les routes étrangleuses du paysage qu’elles étaient chargées d’allaiter

à celle qui fait que les paons sacrés de ma vie incorruptible

roucoulent de remémoration

les bœufs rouges ramèneront la journée au tombeau où par écume une chaleur

de champagne pétillante de bourgeons et d’atolls

ouvrira des paumes lasses

dans l’air il y aura ouvriers du beau temps des ocelles et des cerfs de cristal de

grandes paroles vierges des alligators pieux

dont nos oiseaux très sages cureront les dents

 

sommeil noueur de racines

J’arrose tes guérets

capte la voix qui fait que les termites bâtissent haut

dans mon crâne leur pyramide funèbre tendue d’un vol de pigeons multicolores

 

or toi oiseau frappé de la fronde des mirages

cognant la tête au plafond du soleil

et des astres et des rêves et du néant

d’île en île eau claire que tu dédaignes

ô toi prisonnière de ta cire que vantent les parchemins

tu tomberas

froisseuse d‘étoiles broyeuse d’herbes grand corps

 

Aimé Césaire : La Poésie

Editions du Seuil, 2006

Du même auteur :

 « Je retrouverais le secret des grandes communications… » (25/01/2014)

En guise de manifeste littéraire (25/01/2015)

Et les chiens se taisaient (26/01/2016)

Fragments d’un poème (26/01/2017)

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