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L’Auberdière explose

 

     Enfonçons-nous dans l’épaisseur de ce qui n’aura point de nomination.

     Tant que le jour sera donné aux lisières de la forêt domaniale

     Par grand hiver débordant des feutres de neige qui durcissent l’horizon

     Et voilà que la terre se prend à nouveau de convulsions glaciaires

     Les gerçures éclatent aux plissements de l’écorce gélive des roches

     Les fractures s’ensuivent déchirant l’appareil des blocs qui se froissent

en poussière

     Comme il advient quand les charges de dynamite éboulent une pulvérulente 

caillasse

     Cette poussière même accomplie au matin qui bleuit l’éclat des schistes

     En un pays soulevé par le craquement du gel dont les herbages se givrent

     Quand l’abricot du soleil mûrit sur les remblais gris de la brume

     Un air souverainement léger monte à la rencontre du château de

l’Auberdière

     Cela part depuis les hauteurs de Chandelais dont s’illumine le massif des

chênes rouvres

     Je m’en vais assembler les arceaux de leurs voûtes poudreuses aux jonchées

de feuilles beiges

     Pour que resplendisse une nef de cathédrale élancée entre les fûts sous le

branchage sec

     Juste alors qu’elle disparaît mon enfance buissonnière comme un lièvre

bondit

     Du terrier impossible aux touffes de bruyère qui me ramènent aux violettes

espérées

     Mais je ne sais plus quand elles m’apparurent aussi sucrement parfumées

     Aujourd’hui que l’odeur des violettes me revient avec l’aube de l’enfance

qui m’échappe

     La migration commence d’une odeur à son goût de mémoire qu’elle abolit

     Comme si je n’avais assez longtemps erré depuis ce parfum qui me

chiffonnait

     Il est dit que l’homme n’entre jamais trop loin dans ses dominations

singulières

     Toujours passeurs d’odeurs qui se répètent en auréoles d’autant plus

vaines qu’elles insistent.

     Homme écourté par les frondaisons de sa vie qui s’acharne à demeurer

spongieuse

     Homme des fougères et de la rousseur qui blanchit à l’âge des flammes

     Mais qui donc ira bêcher l’espace de tourbe où le nénuphar s’allie à

la flétrissure des roseaux

     Puisque je m’éveille en ce lieu qui fume si noirement que j’y noyai mon

âme

     A franchir les taillis de coudriers et de frênes qui défendaient la route

d’ombre

     Où s’enfuient les courriers annonceurs de l’incendie déclaré au château

     Les flammes ont léché longtemps les boiseries avant que le brasier

prenne de l’ampleur

     Et maintenant l’Auberdière explose en gerboyant d’étincelles roses qui

retombent en suie

     Sur les hautes langues de safran que j’aime à saluer pour l’illumination

savoureuse

     De la chère nuit calcinée que balafrent les blessures scintillantes du feu

     Dans les corolles pourpres des tulipes qui virent au lilas et au fuchsia

d’un beau soir

     Eclairant la forêt qui m’effraie quand l’incendie va naître du peuple des

feuilles et de l’aubier généreux

     Je suis de ceux qui flambent sur la poussière des os entassés par la planète

et j’appelle au feu

     les prisonniers des invasions que charrie l’âcre fleuve de la succession

bourgeoise

     Les migrants d’un siècle phosphoreux qui se voue à l’éclat des fusées

     Depuis le champignon des fusées génocides qui brasilla dans le fracas

nucléaire

     Coulant comme le château de l’Auberdière s’affaisse sur la poudre des

villes émiettées

     Voici que le chant des incendiaires se dépose aux fondations et j’entends

chasser

     Les cendres fluorescentes de la nuit qui dérivent en vaisseaux de braise

qu’un brin de paille allume

     Au désespoir de l’enfant incendiaire que je fus et je n’ai point renié les

visions de l’univers flamboyant

 

In, Revue « La Tour de Feu, N° 82, Juin 1964

16200 Jarnac, 1964

Du même auteur : Pavane de l’autre nature (18/04/2015)