fjt-doucet_retouche-e1410072988500[1]

 

Un long voyage

 

Ce fut un très ancien voyage sur des plateaux immobiles…

 

Déjà les grives semaient l’automne,

Mais voici que naissaient dans les coulées de pierres blanches,

Les bourgeons de mon enfance

En toi resurgie.

Nous avancions dans les herbes rèches

Et je te récitais le cantique futur de mes ordalies.

 

Enfant très lointain, meunier de mes silences,

Je t’aimais comme une pluie sur les blessures de l’âme.

 

Nous conduisions les troupeaux nébuleux de nos heures parmi

     les buissons fanés.

Là-bas, perdus dans le lac blanc des astres, la mer, encore inouïe,

     préparait à nos rêves ses algues,

Et je te racontais les longues chevauchées dans les avoines,

Le sourd aboiement des meutes,

Le sang versé sur la neige des fables,

Et toujours la mélodie lente des infinies caravanes, jusqu’aux marécages

Où les fientes des oiseaux nagent  comme des étoiles de légende.

 

A l’aube, un grand coq se levait sur les plateaux déserts

Et nous étions, palombes égarées,

Envahis de frissons dans les tempêtes de l’amour.

 

Tu souriais aux siècles à venir,

Tandis que nous allions vers la Forêt Royale et ce fleuve

Qui porte le nom de la rose,

Massif et souverain, bélier de cette mer d’entre les terres fauves

Où dorment dans leur fraîches caves

Les dieux à perte de mémoire.

 

Nous avions marché par les ravines grises…

Là gisent les coquilles du temps parmi les pâles zizanies,

Et nos pas fatigués soulevaient les cendres marines

Qui règnent dans les senteurs orientales des lavandes.

 

Au deuxième matin, le grand coq se leva sur les palus déserts,

Et l’aigre cri des éperviers se percha dans les branches mortes…

 

Vint le temps des villes de feutre dans les neiges de zibeline

Où les chefs de horde en fourrures de savane

Versent l’eau dans des coupes aux montures patoises.

 

Glace et fureur de feu tour à tour dans les steppes en gésine…

 

Les emblavures en marge des cités où les flibustes pansent leurs

     gerçures ;

Les rades de haute volée dans les dimanches du sel ;

Le poudroiement dans les avoines des hardes en éveil ;

(L’odeur vint, ondulante, des onagres délaissant le désert pour

     ces lieux de verdeurs) ;

Le choc des bronzes dont se plaisent les héros bardés de cris

et de sang noir ;

La longue plainte enrouée des loups dans les blancheurs

     séculaires où rode l’agonie des élaphes ;

 

Cela venait avec l’amère pluie…

 

Cela germait depuis les premiers âges,

Les doux vagissements, les nuits de lait, les maternes onctions,

Les langes de quiétude et les mots souverains.

Cela venait, de miel et d’onguents,

Entre les bras, les seins majeurs, les cuisses de bonheur,

Le Paradis perdu,

Toi, mère, douce biche blessée,

Tendre breuvage, paisible chair,

Mains de sérénité…

 

Cela venait comme une vague lente

Depuis les abysses d’amnios.

Le temps se reposait dans l’immobile

Ainsi qu’après les grandes pluies d’automne

Où la rouille s’érige en souveraine.

 

Et puis l’envol des graminées sous des piétinements furtifs.

 

Nous avancions sur des pistes évasives,

Et le printemps rêvait, de tous les yeux d’une mer émaillée,

Aux étés bleuissant sous l’aile des rolliers.

Tu me donnais la main comme l’agnelle au berger sous l’orage,

Et devant nous des craves, bardés d’anciennes ardoise,

S’enlevaient en craillant des lavognes,

Et le vent transportait des odeurs de laines et de lait

Vers les plaines parées de verdures, là-bas,

Où se fait le travail du sel et de la cuvaison.

 

Ce ne fut longtemps que pierres tabulaires,

Antique boucliers dévorés de lichen,

Pavois à l’écoute du temps,

Que les saisons ont ornés de blessures.

Ce fut la fête des rocailles et des écroulements

Qui descendent des falaises après la grande marée du gel.

 

Un soir, au terme des fatigues – l’incendie dévorait l’horizon

     des herbages -,

Nous étions arrivés aux confins…

 

Xénophon, dressé sur sa monture de poussière,

Lança le cri qui fit les hémiones d’escorte frémir sur leurs sabots

     de douleur :

La Mer ! la Mer ! Là-ba !

La mer vêtue d’écailles, qui verdissait dans l’or du soir ;

Et les hipparques débordés crièrent des commandements alentour

     pour juguler la frénésie des hordes ;

L’air s’alourdit de sueurs et de fumier tel qu’on les hume dans les

     bivouacs exténués de l’été parmi les chariots de transhumance…

 

Déjà les feux aux profondeurs des plaines, déjà les signes des veillées,

Perçaient la marée nocturne des brouillards de chaleur.

Il était temps de dresser un abri pour les arcanes du sommeil.

 

Lointaines, les demeures laitières, laquées de suint, reposent, finie la

     traitre des ouailles,

et les pâtures piétinées attendent forces de la nuit.

Ce n’est que bêlements au fond des bergeries percées de prunelles

     obliques,

Et les boucs frémissants inondés de musc bouquinent les grandes

     femelles impassibles.

Alentour, le désert au silence de laine, où les chardons se sont clos

     jusqu’à l’aube,

Et le fromage blanc de la lune dans l’aigre essence des buis.

 

Puis le sommeil, tel un aboi lointain, lorsque les meutes vont sous

     les huées dans le vent des bêtes noires ;

Le chuintement des effraies aux combles des fermes désolées,

Et la grande houle chaude douée de la senteur des luzernes mûres,

Ou tel aussi l’envoi des choucas sous les porches des antres,

Bruissant de plumes lourdes et de criailleries dans l’ascension des

     paniques.

 

Lointains sont les bivouacs de nos dernières haltes, éteints nos feux,

     endormies les sonnailles,

Au-delà des plateaux à dolines, des aires, des bercails,

Et des villes érodées qui se lèvent sous le fouet du soleil et le

     garrot des gelures.

 

C’étaient là ton berceau, entre les hautes pierres à visages, au

     bord des estrades perdues,

Dans les décombres à ronciers où se complaisent les jusquiames

     délétères.

 

Là-bas s’érigent les dalles tumulaires sur un chasseur peut-être

     à ta ressemblance,

Enveloppé de cuir et de fourrures, riche de ses trophées de perles

     et de silex,

Avec ses armes favorites pour suivre la menée des sombres aurochs

     du temps.

 

Et c’est toi, parvenu sur les marges du vaste socle, qui descend vers

     la mer…

 

En peaux de loups, ornés de plumes et de fibules d’os,

Ils se rendaient sur les falaises quand le soleil s’éteint,

Inquiets de voir la mer revêtir sa cuirasse et la plaine animée d’étranges

     feux.

D’autres vivaient là-bas sur les berges à roseaux, dans des huttes

     flottantes imprégnées de saumure,

Entourés d’oiseaux blancs percés de cris de sel et se jouant des autres.

Là-bas le sable avait des douceurs de femelles indolentes, repues de

     nourritures marines ;

Là-bas régnait l’odeur béante des vasières où les troupeaux se

     calment dans leurs souilles ;

Là-bas, la mer ressemblait à la rose, intouchable…

 

C’est nous qui descendons vers la mer opulente, tandis qu’à l’empirée

     glatissent les busards…

 

Nous avançons, la nuit, parmi les engoulevents de feutre,

Sur les terrasses vaincues sous les midis flamboyants,

Hâtant nos pas vers les détroits où l’eau jaillit enfin de ses retraites…

 

Au loin, s’écroulent les charrettes solitaires, foudroyées par l’oubli,

Sur la neige infinie maculée d’oiseaux morts et de sang noir.

 

Derrière nous s’éteint la terre azyme où le vent sème le désert,

Ces lieux nourris de crânes, de carcasses, craquant de gel et d’ardeurs

     tour à tour,

Sanctuaires d’herbes rases, limbes d’âmes rendues que l’on jette à

     l’encan

Pour assigner la chape des armées…

 

La mer ! la mer enfin, au-delà des vallées de pampres et d’huile,

La mer, à l’orée des palus, où débouquent des fleuves lents comme

     des barques de limon.

 

Revue « Sud, N°16 », Marseille, 1975

Du même auteur :

La prison de Socrate (13/10/2014)

Ensérune (15/05/2018)

Opelousas (15/05/2019)