st-georges-de+bouhelier[1]

 

Rue avant l’aube

 

Sur le pavé ronfle un remous de foule drue,

Des tambours crient en un bruit rauque d’ouragan.

Et, parmi des tohu-bohu là-bas claquant,

Luisent des jets de pourpre aux hampes :

                                                                - C’est la rue !

 

La rue en marche avec ses rythmes de colère,

Ses milliers de bras, de pas et de haillons,

Ses saccades courant parmi les tourbillons

D’ombre, - dans le jour faux du ciel patibulaire.

 

Du bout des faubourgs saouls, du fond des gares, comme

Vers un soleil futur s’en vont les migrateurs,

Dans un fort mouvement qu’on devine aux pâleurs

De cette aube, voici, pleins de songes, ces hommes !

 

Tandis que rôde encor la blafarde fumée,

Eux, vomis des maisons ténébreuses, avec

Des torches d’or qui font dans les murs des trous secs.

Ils fourmillent parmi cette rue embrumée

 

Et tourbe obscure, ayant des faces d’incendie,

Ils passent tourmentés par de lâches guignons.

Sur eux fulgure l’étendard des compagnons…

L’aube grelotte avec un air d’être engourdie…

 

Des fabriques aux murs couleurs de viande sale,

Vers les hôtels de pierre et de fer, ils s’en vont.

L’asphalte bout sous les éclairs de leurs talons.

Ils dévalent dans une course colossale…

 

Ils roulent, - foule en fièvre ! – et c’est une furie,

Dans l’air trouble, de poings brandis, de fronts levés,

Comme un taillis enchevêtrés sur le pavé

De gestes noirs vers des destins de boucherie…

 

Car voici qu’ils ont vu dans cette aube malade,

Formidable et dansant, l’Ange aux ailes d’été,

L’Ange qui te ressemble, O sainte Liberté !

Quand, d’un souffle, tu fais surgir des barricades !

 

L’Ange dont le regard éveille des délires

Dans l’âme, plus puissants encor que ceux du rhum…

L’Ange de l’Avenir portant le Labarum

Invincible ; béni des peuples et de l’Empire !…

 

Entendez-vous ce bruit de plumes qui halète !...

- La rue ondule avec un piétinement sourd…

Un tintamare s’exaspère avec des tambours…

Et le soleil perce la nuit de ses trompettes…

 

Et comme si là-bas, les hospices, les bouges,

Les usines, les bars accouchaient tout à coup,

Des bandes sortent, sans répit, d’on ne sait où,

Avec des chants, des révolvers, des drapeaux rouges.

 

Ah ! vieux Rêve des temps d’ombre et de servitude,

Sauvage Liberté, Espérance de feu,

Comme vous les poussez, ces hommes malheureux,

Comme ils ont, grâce à vous, le goût des altitudes !

 

Vers quel monde encore vierge et quelle informe aurore

S’en vont-ils décimés par les hasards moqueurs ?

Sera-t-il satisfait, le désir de leur cœur ?

Verront-ils s’accomplir le vœu qui les dévore ?

 

Mais qu’importe, après tout, ce qui, parmi ces brumes,

Se cache de bonheur comme un futur cadeau !

La vieille humanité peut redresser le dos,

Et crier sa détresse et pleurer l’amertume

 

De ses mille et mille ans de honte et de misère,

Et courir vers le jour qui lui tend ses tisons

Et chercher à quitter ses affreuses prisons

Où l’invincible mal de ce monde l’enserre !…

 

La vieille humanité peut clamer sa colère

Et sa rude révolte et son écoeurement !

Elle ne verra pas la fin de ses tourments,

Car il n’est pas de terme au malheur de la terre !...

 

Mais qu’importe ! – Ronflez, musique des batailles !

Et, grisés par le chant des trombes, des tambours,

Marchez, peuples ! Armez vos bras, grands pauvres gourds

Misérables humains que l’on broie et qu’on taille !

 

De vos repaires de vaillance et d’impudence,

De vos grabats de boue et de gloire, sortez !

Même si le bonheur la fuit, l’Humanité

Trouve du réconfort à courir la danse,

 

A la danse sauvage, à la danse insensée

Des combats, sous le plomb qui chante dans le vent,

A la danse qui met debout tous les vivants

Comme au printemps les bataillons des épousées…

 

Ah ! fière Liberté ! Illusion si chère !

Mène le branle-bas, ô déesse des cœurs

Souffrants ! Ame de l’homme et mère des vigueurs !

Fuyante Liberté ; Rêve de la Lumière…

 

Et que, toujours, tandis que le Sort la piétine,

La vieille humanité en entendant ton cri,

Lâche, pour un moment, sa tâche et son outil

Et cherche dans la nuit la grande aube divine !

 

La romance de l’homme, Editions Fasquelle, 1912