Edouard-Glissant-005[1]

 

Le premier jour

 

I

   La boue des mornes descend rougir les coutelas. Présence, ô flots !

Un homme en son discours régit les brumes des flambeaux, il voit

   L'image qu'ont levée sa poitrine, ses mots. Il noue la nuit parmi les

cannes et les eaux. Il dit l'argile sur le corps, et puis ce mot.

   Il crie.

 

   Je fus en ce pleurer, où j'écoutais la nuit.

 

II

   Temps anciens. Temps nubiles. Trouées d'espaces. Mâts !

   Le premier sel gardé au creux d'une main laisse

   Ô lumière, matin qui te redresses sur ton âge.

 

   Un veneur crie dans son étonnement, il part

   Avec ce goût de rêve et d'amertume sur la peau,

   L'aube vacille, ah il est beau de redescendre

   Par la mer de silence et cette aisance où vous brillez,

   Aubes ! Pour moi,

   Je ne regrette rien. Le temps est là.

   D'autres étoiles vont chanter

   Dans la noirceur vorace de ce lé.

 

III

   Les hommes descendront la rue de boue, ils entreront, ils commettront

leurs corps à l'oeuvre lente tellement. Le vent d'après-midi couvre les toits,

les femmes lèvent à leurs yeux un pur éclat, les chiens progressent vers la

mer (où sont les clairs festins de fumiers et de pouilles.)

 

   Voyez, la mer m'a déporté vers la journée fertile, ô de si loin encore je

progresse avec les flots vers cette absence et cette face.

 

   Et si vous retenez de ma parole seulement ce goût de terres emmêlées,

je n'ai perdu mon temps ni en vain consumé la paille de ce coeur.

 

IV

   L’officiant récite sa science aux arbres clairs.

  

Et on lui dit : cette parole qui vous tient n’est pas de vous, bêchez

vos mots. - Il dit :

   Je n’ai de phrase qu’en ce fleuve sans rivage, où les boues montent.

Elles montent, les boues nous couvrent. Qui nous parle de bêcher ?

   Au flot épais j’ai entendu cette parole. J’étais la pousse loin des ors,

j’étais pollen et vent. La mer cueillait l’argile et toute l’île chavirait.

 

   L’officiant récite son savoir, et le terre vire en effet, et les feuilles se

voient d’en bas dans leur sombre verdeur.

 

V

   Dénoue ton âme, lève-toi, et considère ce pays. La mort

   Enclose nous sépare, et tes yeux ont scellé le deuil.

   Nous  n‘entrerons qu’en ton regard, mais il est clos. Pour nous,

   Seul ton visage aura de part aux noces. Ton visage seulement.

 

   Qui es-tu ? L’horizon à peine te contient. La plaine

   Que tu vois dénouée dans cette aube ô très pure

   Nous crie la mort avec les boues qui la sertissent

   Qui sommes-nous, dans cette glaise où le sang court ?

 

   Le chant d’épure, tu défailles. Ta mémoire seulement grandit.

 

VI

   Dénoue ton âme, terre, amarrée à ton cri.

   Proche, éternelle, vois. Je vois l’hiver grandir ici

   Et ton cœur au plus haut de ton mitan. Le vieil éclat

 

   Mûrit. Le vieil amour s’apaise.

   Ouvre-nous le secours de tes chemins agonisants.

   Tu fus sel dans la neige et la neige n’était que nuit.

 

VII

   Royaume au cri de marbre, de brasiers.

   Silos, qui me tenaient au long des nuits. – J’ai vu la nuit.

 

   Faites-vous clair et ras, que l’homme en nage sur la canne d’une

main  puisse vous faire un lieu de rage, d’amitié.

   Il a taillé déjà six-vingt amarres pour l’amarreuse. – Ô je réponds :

Donnez

   Que je sois trouble autant que cette nuit d’avant le temps

   Ce qui est trouble nous convient, manieurs fous, débrouilleurs

   De mondes, de chaos, d’épées nouées dans le ciel nu. – Et je réponds :

   Hiver qui me prenez sur votre nue, j’ai vu

   Si rare cette ardeur et si profond, ce flot.

 

VIII

   D’obscurs desseins naquirent dans les branches.

   Ce furent des oiseaux, des ailes et des bruits ne commençant qu’à

peine

   Une rumeur, mais le rivage bruissait, la nue

   Ouverte se livrait aux émois. Ce fut l’aube.

   Et l’épée. Le sillage. Un clair village déhalant

   Ses toits et ses paillages vers le ciel.

 

   Je n’ai de cri qu’en cette trace où fut le sel.

 

IX

   Plus outre s’évertue à chaque aube ce mot

   Vers des halliers, des treilles et des sables. Vers la mer.

 

   Doux beau peuple, et tenace et calme tellement,

   J’entends les peuples, la splendeur, j’entends.

 

   Nommez-les. Criez-les. Le temps est là. L’été

   Sur la neige a grandi comme une absence noire.

   Le jour, de ce discours enfin, s’est embrasé.

 

X

   Profondeurs ô marées,

   Oiseaux, mourant à nos côtés, avec ce bruit d’antan

   Villages, fleuves las, et tant de fruits et tant d’épées.

 

   Vous devenez miroir de cette face, gloire de mer, comme une

averse crue entre la vie et nous

   Et le vent désolé sans sa folie ô vent.

 

   Vous devenez visage où le miroir s’éteint et vous

   Plus ardents que nos voix dans cette allée du temps

   Devenez voix de ce veneur qui vous entend.

 

XI

    Et vous voici sel du royaume de mes mains. Je suis comme un,

    Stupéfait, qui enfonce dans la mer, voyant périr

   Autour de la nuit et les rivages, le discours

   Des flambeaux, telle fleur, et qui se tait, le flot.

 

   Et qui renaît dans le premier matin. Il sait

   L’étincelante nuit, les brasiers, le seul fruit.

 

XII

 

   Comme un parmi les arbres clairs, sur le hauban, qui naît.

   C’est la dernière nuit, demain la pierre sur la pierre

   S’élira. Et comme un qui sculpte un os de souffre bleu,

   Il chantait l’âpre nuit ouverte au sel et une femme

   Plus triste qu’au brasier le corps nubile du soleil

   Quand le feu du soleil, en soi-même mourant, s’altère

   Parmi le jour et son embrasement.

 

Le sel noir,

Editions du Seuil, 1960

Du même auteur :

« La forêt subitement hurle à la vie… » (01/09/2014)

L’œil dérobé (01/09/2016)

Versets (01/09/2017)

Pays (01/09/2018)

Le grand midi (01/09/2019)