Commere2WEB[1]D-R

 

Image de la rieuse

 

La brume de partout sur les champs - vitres, linge battu.

Les chiens de l’orage, queues empêtrées, qui se jetaient.

La brume de très loin – la revenante, et sur les murs

les cils bleus du moisi, petite laine. L’égout qui sent.

Tant de pluie et ce qui reste de la tourmente,

la foule des maïs bras en écharpe, ce qui est passé,

les feuilles des arbres qui n’étaient pas tombées

et bientôt, dans l’éclaircie, les bêtes à l’entrée des prés

ou, là-haut sous le bois, serrées – est-ce qu’elles tremblaient

ou se léchaient. Les bêtes mouillées, les bêtes amouillantes.

La grande peur dans les yeux, la peur qu’on lit, les aiguisures

et les mots qui disaient l’orage. Le ciel ventre épais,

ses poches d’humeur bleues -visage et, déjà,

le serpent du soleil là-bas glissant sous la nuée.

Quelque part, lourdes, les graminées qui penchent,

l’herbe folle qui ploie – toute l’herbe s’affole.

Lumière dans le ciel encore – torchon rouge.

Le vin de l’air trop doux, le linge de la terre

saignant dans la grand’nuit – et la terre tremblait,

qui se souvient du grand soleil d’avant l’orage,

comme, dans les lointains déjà, la nappe est mise

pour la moisson qui s’annonçait. Les grandes roulées de l’orage

lentes blessures – le linge boit. Mais dans la nuit,

qui sortent lesquels de nous, visages mosaïques rouges

er de qui, le sait-on, était le sang qu’on lave.

Depuis longtemps, parmi nous dispersés – visages éteints,

dans le gros bleu tabac des mots qui baguenaudaient,

lentement ont pris place dans l’accalmie.

Les yeux piquants comme des tiques,

derrière la brume lentement, absents de leurs blessures

- joues, épaisses mains bleues, au cou le mouchoir.

Matou - rose chafouine, image de la rieuse.

 

In, « La Nouvelle Revue Française, Juillet-Août 1993, N° 486-487 »

Editions Gallimard, 1993

Du même auteur :

 Derrière les vitres (22/12/2014)

Silence dans la cuisine (14/10/2019)

lointaine approche des troupeaux à vélo vers le soir (14/10/2020)