rencontre-andre-welter-marseille-2019-1[1]Revue Phoenix

 

çà cavale (I)

 

Oratorio rock pour voix, chants, guitares électriques,

batterie, flûte et sax, CA CAVALE, a été créé dans le

cadre de la Fête du Livre de Bron, le 11 avril 1992,

par Jean-Luc Debattice,  Ghaouti Faraoun et l’auteur,

accompagné de Jean Ricco, Rosaire Ricco, Daniel

Baudon et Christian Maillet, sur des musiques de

Jean-luc Debattice, dans une réalisation de Jean

Couturier.

 

 

                                                                                        Quand « être absolument moderne »

                                                                           est devenu une loi spéciale proclamée par le tyran,

                                                                               ce que l’honnête esclave craint plus que tout,

                                                                          c’est que l’on puisse le soupçonner d’être passéiste.

 

                                                                                                                     GUY DEBORD

                                                                                            (Panégyrique, tome premier)

 

 

Ici déjà venu d’ailleurs,

déjà passé par les blessures du temps,

déjà en mouvement,

 

ici pour le non-lieu d’après

la griserie des origines,

les ferveurs de l’identité,

la fièvre de l’appartenance,

 

ici comme départ volé,

étapes brûlées, infini effacé

hors la loi du retour,

hors la loi tout court,

 

c’est de la pulpe et des nerfs en partance,

c’est du soleil dans l’éclair, du feu dans les flammes,

de la poussière d’os et d’or mêlée aux désirs de la bouche.

 

Ce monde est trop étroit

ce continent trop froid

ce pays trop gâté

ce cops trop sédentaire

ce souffle trop adouci –

 

il n’y a rien à attendre de la veulerie sur terre

ni de la domestication du sang

ni de la dépression du sens,

 

ici et partout la mise aux normes appelle

les armes blanches, les armes bleues,

une houle d’hommes démunis déferlant

sur les salons, les entrepôts, les vitrines,

une submersion d’être congédiés, affamés, débauchés

qui ne se présentent plus la casquette à la main.

 

L’assaut qui se lève n’a rien d’élégant,

rien d’élégiaque, rien d’ineffable,

on n’y voit que tueurs et sauvages,

monstres mous, fonctionnaires, maîtres chiens,

penseurs mondains, tortionnaires ou chaisières,

que de la lèpre urbanisée contre des nuits d’orage,

des gorges égorgées, des cris de rage.

 

La Horde d’Or est en haillons.

Les vrais barbares ont le pouvoir et le fric,

ils règnent replets, repus, férocement pacifiques

avec des visages lisses et des vanités de chapons,

ils suivent de leurs paupières lasses

le fixing du bien et du mal,

du cuivre, du fer, de l’atome ou du soufre,

ils sentent dans leurs veines fragiles

l’étiage des taux d’intérêts

et signent d’un peu d’encre

l’ouverture de charniers

en lieux et places d’anciennes oasis,

d’anciens caravansérails, d’anciens débarcadères

que de toute façon ils ne connaissent pas.

 

 

 

Je ne sais plus qui peut m’entendre,

mes fils ont été enrôlés, dénués, déguisés.

Mon espace si vaste demeure sans écho,

je vis dans sa lumière comme dans un beau linceul.

Personne ne viendra forcer une prison où manquent

les portes, les barreaux, le chemin de ronde.

On ne se délivre pas d’une ivresse calcinée,

on ne se libère pas d’un parfum invisible.

 

Le désert est pour toujours ma dignité et ma parure,

mes longs silences et ma parole.

Que m’importent le tournis des cités,

les heures égales, les gestes énervés.

J’aime l’ordre désordonné

où je décide de mes fureurs, de mes rapines.

Pourquoi irais-je plus vite que le galop de mon cheval ?

Pourquoi renoncerais-je au luxe de ne posséder

qu’un tapis, un auvent, une théière d’argent ?

Pourquoi respecterais-je des lignes sur des cartes,

des postes barbelés, des bornes frontières

alors que je suis du royaume des sables

et seulement soumis au soleil et au vent ?

 

 

Je ne sais pas ce qui m’attend.

J’ai dans la peau

comme une énigme

et dans le buffet

un coeur livide,

un désir de plaie ouverte

et une ombre.

 

J’entends parfois un rire si vif,

si tranchant,

que l’inconnu du monde n’a plus d’écho.

Il n’est plus à distance,

il n’est plus à distraire,

mais à toucher de la paume,

à caresser de l’ongle,

avant de lui refiler

à coup de poings

une châtaigne couleur de ciel.

 

On dira que c’est l’azur

comme si le monde était une âme qui tremble,

un murmure de sang fou

entre la pulpe et les nerfs,

une énigme dans la peau.

On dira que c’est plus sûr

de s’inventer tout seul une blessure ardente.

 

je n’attends pas ce qui m’attend.

Bercé de bruits

je ne suis qu’incendie de tympans,

lesté de ferraille

je ne suis qu’impatience d’éclair,

coulé dans le béton

 

je ne suis qu’évasion vague.

Ici m’est une cible mortelle,

une geôle de fumées,

une poubelle,

un miroir défiguré.

jamais je n’ai donné pouvoir,

jamais je n’ai voulu de cet espoir

qui serre les chevilles

noue le sexe,

étouffe l’horizon.

 

La jungle au goût de goudron

ne trouve son espace que sous le cuir et le casque.

C’est la foire aux trophées

avec les dépouilles de fauves mécaniques

dans tous les angles morts.

C’est le sang chauffé à la bière

avec un faux-col d’ennui

pire qu’un  noeud coulant.

C’est la drague au jugé

des filles de Minus et de Perpétuité.

 

Jamais je n’ai piqué assez d’argent comptant

pour me payer sur le vocabulaire

comme d’autres sur la bête.

Je mords à cru les bas morceaux de la langue

et recrache au refrain les mots des vilains et des reîtres,

les mots empanachés de foutre,

récupérés place de grève dans le dévers des potences,

mots de tout un chacun

quand chacun ne ressemble à personne

et qu’il n’y a plus personne pour chanter :

« Frères inhumains qui près de nous vivez ! »

 

 

La poussière qui tout efface est le ferment de ma mémoire.

Je suis dans des traces qui ne sont plus,

dans des refuges éboulés, dispersés, reconquis,

dans des actions sans scribes ni témoins.

L’univers en ces jours de corps à corps sur les lointains

n’était qu’une source de feu, un souffle noir,

un maléfice bienfaisant où l’errance et la mort

croisaient le fer, les désirs, les renaissances.

J’entrais avec ferveur en ce brouillard féroce

comme pénétrant ma vue, éprouvant ma peau,

traversant neuf cercles de souffrance

au seul motif de ne pas céder ni renoncer ni se rendre.

 

Affronter l’étendue sèche, le royaume du rien,

mesurer l’ombre de midi avec du sel,

avancer à contre-cœur, à contre-soif, à contre-néant

sans avoir gagné ses défis légendaires,

sans avoir défait les liens de l’honneur et du clan,

sans avoir douté de cette terre mouvante.

Oui, franchir une dune distincte et retrouver le camp,

directement trouver le camp,

et avec lui la plénitude fragile, insolente,

de quelques tentes sombres.

 

 

 

Sur les frontons, sur les portes,

il y a des anges cloués

qui ne peuvent en finir

et modulent doucement

des agonies de cristal.

Avec leurs ailes amochées, ils se tiennent de travers.

Bienvenue ici dans l’ici-bas mes mignons !

Bienvenue au pays des hécatombes masquées !

 

Par pure folie, je vous salue.

Par pure folie, je vous connais.

Par pure folie, je voudrais vous rafistoler,

vous remettre au turbin céleste

et aux mains de l’impalpable.

 

Car le supplice est sans garantie,

presque sans plaisir,

on ne se soucie plus d’exorcisme,

juste de défoulement dans les heures creuses.

Votre sacrifice a créé une autre lassitude,

et comme vos plaintes semblent légères...

c’est à peine si l’âme vous sort par la bouche.

 

Moi je vous vois sans cesse,

momies exsangues, loques éternelles,

je vous voie aux seuils des hôtels,

des usines, des écoles et des gares,

aux seuils des boutiques, des cinémas, des dispensaires.

Partout où vous êtes, je suis –

et pour cela je suis seul,

et pour cela je vous maudis.

 

 

Rétrécissement des âges,

en exterminant les Indiens,

les êtres se sont scalpés d’eux-mêmes,

mutilés d’eux-mêmes dans l’espace et le temps,

et ils vont avec leur âmes jivaros.

 

L’époque a ce poids de torture consentie,

de délabrement caché sous l’acier et le verre.

Où sont les architectes, les maîtres d’œuvres ?

Où sont les complices ?

 

Ici et partout des villes quadrillées,

des têtes calibrées,

quatre mots de broken english pour parler,

trois images de synthèses pour voir,

deux appels au secours pour entendre,

un reflet d’exil pour n’être

ni l’un ni l’autre,

pas même un étranger amarré à son ombre.

 

Dans la rumeur qui monte

il n’y aura jamais assez de refus,

jamais assez d’écorchures ou de bosses.

 

Haleine d’ignominie importée,

climat de meurtre fade,

çà va reprendre souffle dans les cris et les coups.

 

 

 

(que ça saigne)

 

          je me suis fait un bac moins cinq

         le temps de mettre les bouts

          avec les nitouches et les saints

          y avait de la casse partout

 

          tétanisés dans leurs combines

          ils étaient à tu et à toi

          se refilaient des limousines

          comptaient le fric avec les doigts

 

          un peu fêlés dans le filon

          j’ai vu la cuisse de Rockfeller

          si c’était là tout l’horizon

          je préférais les courants d’air

 

          mais c’est quoi ce jeu à la con

          qui met la roulette à la ruse

          avec une balle dans le canon

          et pas un seul rat qui s’amuse

 

                    rien n’est en phase

                    pour que çà baigne

                    tout est en place

                    pour que çà saigne

                    que çà saigne

 

          je me suis fait un bac moins cinq

          le temps de me pousser à bout

          ne plus aimer ne plus pleurer

          le mouton dans la gueule du loup

 

          j’avais senti que mon profil

          c’était tout déséquilibre

          un peu de rasoir sur le fil

          appelez çà le feu de vivre

 

          Pour rien de rien je ne viendrai

          crever sous la machine à sous

          être le plus pourri sous le pré

          merci à votre histoire de fou

 

          mais c’est quoi ce jeu à la con

          où il n’y a que des morfals

          ceux qui règlent l’addition

          ont un lézard dans le bocal

 

                    rien n’est en phase

                    pour que çà baigne

                    tout est en place

                    pour que çà saigne

                    que çà saigne

 

          mais c’est quoi ce jeu à la con

          qui nous bassine le moral

          avec des étoiles de carton

          dans un ciel de carnaval

 

                    rien n’est en phase

                    pour que çà baigne

                    tout est en place

                    pour que çà saigne

                    que çà saigne

 

 

Tympans lessivés, ce qui écoute

n’a plus d’usage ni d’habitude.

La voix peut électrifier ses cordes,

rompre son timbre, brûler sa forge,

elle s’invente un verbe écorché

pour changer de dépouille, de songe,

ne plus baigner deux fois dans la même peau.

 

D’entre les égarés, elle se peuple

de bivouacs, de bazars, de bastringues.

Là des nomades privés d’espace, sevrés de soif,

là des sages ivres de silence,

des incendiaires, des pèlerins colériques,

des mercenaires en solde,

des voyous indolents, des voyants, des amantes,

des hommes de terrains vagues, arpenteurs de légendes,

et un convive de pierre.

 

Nous frémissons dans des ruines si neuves

que le refuge passe par le dévoiement,

le rire par la destruction,

le mystère par la rage.

 

Forcer la note, oui, crever les litanies,

d’un destin gémissant et assuré tous risques.

Forcer le ton, oui, briser la vague blanche

des heures livides énamourées d’ennui.

 

La clairière est en lambeaux,

il nous faut des feux de ténèbres

pour sauver le soleil

qui nous est tombé des mains.

 

 

Dans ce toboggan qui triomphe,

qui esquive,

plus question de terre ferme, de mer plate,

de piste damée,

plus question d’échos programmés, de prêts bonifiés,

des poires pour la soif,

de pitres du grand soir,

vous êtes dans la fraîche jusqu’au cou,

coulez à pic, payez cash,

vous allez perdre à force de gagner.

 

Embarqués, contraints consentants,

balancés, empaquetés, anesthésiés, abasourdis,

vous avez un ticket gratuit

pour la vielle chaloupe du chaos.

 

Cramponnez-vous mes jolis !

Cramponnez-vous aux gouttières du ciel,

prenez appui au creux des gouffres !

La technique du vol à l’envers

va vous remonter les bretelles

et la glotte entre les dents.

 

Je viens comme un revenant, version motorisée,

qui veut dilapider par avance

tous vos contrats d’épargne-avenir.

Je viens comme un revenant, version précipitée.

Sans suaire, sans frac ni bésigles,

je suis l’alchimiste qui met

une poignée d’or dedans la fosse

et retrouve dans le creuset

une poussière d’os.

 

 

Il n’y a d’autres destinations qu’une guerre sous les étoiles.

Vivant de toute vie aiguisée,

je fraternise avec ce qui n’a plus nom d’homme

ni apparence d’être ni profil d’humanité,

avec une coupe brisée, émiettée,

avec un buisson d’épines sèches,

avec une longe rompue ou des étriers rongés de rouille ;

rien que des objets pauvres, usés d’avoir été utiles,

rien que des signes déjà restitués à l’errance,

déjà rendus aux métamorphoses, aux détours, aux retours.

 

Mon corps ne connaît pas de limite,

il n’est pas ce lieu capital,

à la fois âme et donjon, palais et tyran,

où tout serait édicté et visible.

Mon corps est dans la résonnance des pierres,

dans l’éclat du gel,

dans l’aube flouée près de Sirius,

dans l’éclipse de la treizième lune.

 

Je ne suis qu’une braise de no man’s land,,

pas même un flambeau, pas même un tison,

juste le descendant d’une dague sanglante

et d’un puits très profond,

d’une histoire éboulée, peut-être démente,

et d’un évanouissement.

 

Il y a cette respiration par fort silence,

cette intensité sublime hors des sanctuaires.

Ma ferveur est pareille aux courses des gazelles.

je n’ai que peu de nostalgie

mais un écran de fureur dans le cœur.

Je tends les bras bien au-delà de son ombre.

 

 

Secret laissé à l’abandon, si peu audible

dans l’éclatement du verbe,

si peu présent dans le crassier des jours.

La traque du sens se mène à l’écart,

sur les débris des tables du poème,

sur les digues englouties,

sur les remblais balancés

au grand midi des catacombes.

 

Il est impérieux de rire de nos doutes,

de notre volonté, de nos impératifs,

impérieux de se donner de l’ainsi de suite

et de suivre aussi bien à la trace

les chacals que les saints.

 

C’est par instinct, à contre-pente,

avec des visées de survie et pas de moyens,

que le chant vaste, heurté, déferlant,

impose les harmonies en rupture de ban

de ceux qui s’éloignent, de ceux qui s’enfuient,

traversent à l’arraché, transgressent à sec.

 

L’humble odyssée des corps en cavale

fait l’histoire physique, l’élan brutal,

comme dans la légende albanaise

où pour contrer un reniement,

prendre le déshonneur de vitesse,

un mort s’est mis à cheval.

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Ouvrir le chant

Le Castor Astral, 93500, Pantin / Ecrits des Forges, Trois-Rivières (Québec), 1994

Du même auteur :

Sur un thème de Walt Whitman (18/12/2014)

Ein grab in der luft (15/10/2017)

Planisphères (15/10/2018)

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