jean-de-meung[1]

 

La vraie noblesse



Les princes ne méritent pas

Qu’un astre annonce leur trépas

Plutôt que la mort d’un autre homme :

Leur corps ne vaut pas une pomme

De plus qu’un corps de charretier,

Qu’un corps de clerc ou d’écuyer,

Je les fais pareillement nus,

Forts ou faibles, gros ou menus,

Tous égaux sans exception

Par leur humaine condition.

Fortune donne le restant,

Qui ne saurait durer qu’un temps,

Et ses biens à son plaisir donne,

Sans faire acception de personne,

Et tout reprend et reprendra

Sitôt que bon lui semblera.

Si quelqu’un, me contredisant,

Et de sa race se targuant,

Vient dire que le gentilhomme

(Puisqu’ainsi le peuple les nomme)

Est de meilleure condition

Par son sang et son extraction

Que ceux qui la terre cultivent

Et du labeur de leurs mains vivent,

Je réponds que nul n’est racé

S’il n’est aux vertus exercé,

Nul vilain, sauf par ses défauts

Qui le font arrogant et sot.

Noblesse, c’est cœur bien placé,

Car gentillesse de lignée

N’est que gentillesse de rien

Si un grand cœur ne s’y adjoint.

Il faut donc imiter au mieux

Les faits d’armes de ses aïeux

Qui avaient conquis leur noblesse

Par leurs hauts faits et leurs prouesses ;

Mais, quand de ce monde ils passèrent,

Toutes leurs vertus emportèrent,

Laissant derrière eux leur avoir :

C’est tout ce qu’il reste à leurs hoirs ;

Rien d’autre, hors l’avoir, n’est leur,

Ni gentillesse, ni valeur,

À moins qu’à noblesse ils n’accèdent

Par sens ou vertu qu’ils possèdent.

Au clerc il est bien plus aisé

D’être courtois, noble, avisé

(je vous en dirai la raison)

Qu’aux princes et aux rois qui n’ont

De lettres la moindre teinture ;

Car le clerc trouve en écriture,

Grâce aux sciences éprouvées,

Raisonnables et démontrées,

Tous maux dont il faut se défaire

Et tout le bien que l’on peut faire :

Choses du monde il voit écrites

Comme elles sont faites et dites.

Il lit dans les récits anciens

Les vilenies de tous vilains

Et les hauts faits des héros morts,

De courtoisie un vrai trésor.

Bref il peut voir, écrit en livre,

Tout ce que l’on doit faire ou suivre ;

Aussi tout clerc, disciple ou maître,

Est noble, ou bien le devrait être ;

Le sachent ceux qui ne le sont :

C’est que le cœur trop mauvais ont,

Car ils sont plus favorisés

Que tel qui court cerfs encornés …


(Le Roman de la Rose)

 


Traduit de l’ancien français par André Lagarde et Laurent Michard,

Edition Bordas, 1948