260px-Jean-Baptiste_François_Desoria_-_Portrait_de_Constance_Pipelet[1]

 

Ô femmes, c’est pour vous que j’accorde ma lyre ;

Ô femmes, c’est pour vous qu’en mon brûlant délire,

D’un usage orgueilleux, bravant les vains efforts,

Je laisse enfin ma voix exprimer mes transports.

Assez et trop longtemps la honteuse ignorance

A jusqu’en vos vieux jours prolongé votre enfance ;

Assez et trop longtemps les hommes, égarés,

Ont craint de voir en vous des censeurs éclairés ;

Les temps sont arrivés, la raison vous appelle :

Femmes, réveillez-vous, et soyez dignes d’elle.

 

Si la nature a fait deux sexes différents,

Elle a changé la forme, et non les éléments.

Même loi, même erreur, même ivresse les guide ;

L’un et l’autre propose, exécute, ou décide ;

Les charges, les pouvoirs entre eux deux divisés,

Par un ordre immuable y restent balancés.

Tous deux pensent régner, et tous deux obéissent ;

Ensemble ils sont heureux, séparés ils languissent ;

Tour à tour l’un de l’autre enfin guide et soutien,

Même en se donnant tout ils ne se doivent rien.

 

L’homme injuste pourtant, oubliant sa faiblesse,

Outrageant à la fois l’amour et la sagesse,

L’homme injuste, jaloux de tout assujettir,

Sous la loi du plus fort prétend nous asservir ;

Il feint, dans sa compagne et sa consolatrice,

De ne voir qu’un objet créé pour son caprice ;

Il trouve dans nos bras le bonheur qui le fuit :

Son orgueil s’en étonne, et son front en rougit.

Esclave révolté des lois de la nature,

Il ne peut, il est vrai, consommer son injure ;

Mais que, par les mépris dont il veut nous couvrir,

Il nous vend cher les droits qu’il ne peut nous ravir !

Nos talents, nos vertus, nos grâces séduisantes,

Deviennent à ses yeux des armes dégradantes,

Dont nous devons chercher à nous faire un appui,

Pour mériter l’honneur d’arriver jusqu’à lui ;

Il étouffe en nos cœurs le germe de la gloire ;

Il nous fait une loi de craindre la victoire ;

Pour exercer en paix un empire absolu,

Il fait de la douceur notre seule vertu…

Qu’ai-je dit, la douceur ? Ah, nos âmes sensibles

Ne lui refusent pas ces triomphes paisibles ;

Mais ce n’est pas assez pour son esprit jaloux :

C’est la soumission qu’il exige de nous…

Ingrat ! Méconnais-tu la sagesse profonde

Qui dirige en secret tous les êtres du monde ?

Méconnais-tu la main qui traça dans ton cœur

De ton amour pour nous le principe vengeur ?

Voyons-nous dans nos bois, nos vallons, nos montagnes,

Les lions furieux outrager leurs compagnes ?

Voyons-nous, dans les airs, l’aigle dominateur

De l’aigle qu’il chérit réprimer la grandeur ?

 

Non ; tous suivent en paix l’instinct de la nature :

L’homme seul est tyran, l’homme seul est parjure.

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 Epitre aux femmes,  par Constance D. T. Pipelet

Chez Desenne, libraire, 1797