220px-Juan_Gelman_-presidenciagovar-_31JUL07[1]Juan Gelman, juillet 2007.

 

CITATION I (SAINTE THERESE)

 

l’âme inondée par cette douceur / comme si l’homme

tout entier / intérieur extérieur / devenait un

et que cette douceur on la mettait

dans la moelle de tous les petits os

 

qui nous transportent / pour le pire / pour le meilleur / cette vie

que tu vis en moi / les sucs que tu me

converses en silence comme patrie

ou grand parfum si doux

 

qu’on ne sait pas où elle est / ivresse

qui ne cherche rien / ni désir / ni demande /

sauf que tu me donnes des baisers de ta bouche

m’en imbibes / que je te voie que tu me voies /

 

car sans toi / que suis-je sinon  désastres ? / où

vais-je finir privé de toi ?/ ô ma miséricorde

mienne / mon bien / soleil qui ensoleilles /

sèches la désamour

 

 

CITATION II (SAINTE THERESE)

 

comment est-il possible que vivant

cette défaite/ ton amitié

me soigne l’âme ? / comment

me consoles-tu m’aimes-tu / m’ouvrant

 

contre la dure mort / et dis-tu des

paroles blessantes comme du lait

à manger comme un agneau /

tout puissant de toi ?

 

 

CITATION III (SAINTE THERESE)

 

comme elle est plongée l’âme et embrasée

dans le soleil lui-même / assise à l’ombre

de ton désir ou toi / chantant sous

son propre pommier / ou regarde

 

comme un apaisement ta nouvelle

d’ajointement ou arbre arrosé

du sang de l’admirable amour /

égorgé qui jamais ne cesse comme

 

doux regard de toi / vivante mort

qui t’accompagne d’être / oisillons

qui boivent la lumière

dans le soir en manière d’endurer

 

 

CITATION IV (SAINTE THERESE)

 

cœur ou douceur qui voles

sur ce recoin où enfermé je dors

de toi / avec toi / vers toi / âme claire

où l’on m’a reçu pour être lumière

 

ou pureté si grande d’être triste /

ou oiseau qui sort de lui-même comme

une âme qui brûlerait au milieu

de ton regard / pareillement

 

 

CITATION V (SAINTE THERESE)

 

à ma gorge tu es douce / grandeur

tombée du pur regard / médiatrice

de toi à moi où je fonde

la merveille de te voir / épouse où

 

je bois mon existence / ô mon amante

autrement dit ramée qui m’aimes / signe

que je te fais oiseau à toute force

contre la pauvre après-midi

 

 

CITATION VI (SAINTE THERESE)

 

âme toi qui halètes au beau milieu

de la pensée / de la vie / toi qui cours

comme un cheval / où est le picotin

pour stopper tes pattes folles ? où la fièvre

 

de répandre grandissime l’amour

pour qu’elle dorme enveloppée l’épouse

qui tremble à l’aube contre la solombre

de ta méditation ? / où les fleurs que

 

tu sens au pommier dressé de l’amour

où toutes mes âmes se sont perdues

pour que par elle ouverte en son milieu

 

tu âmes mon visage dessaisi /

beauté de toi comme les oraisons

où veille dans la peine mon silence ?

 

 

CITATION VII (SAINTE THERESE)

 

avançant humblement / essayant de

tout savoir de ta si douce lumière /

âme extrême de toi disséminée

qui donne la vie dans la mort / tu as

 

fait cheminer mon cœur autour de la

créature qu’humecte ta créature

comme âme appliquée à aimer / tous ces

désirs / ces trêves où je brûle comme une

 

terre de toi où tu te poseras

un infini un moment / monde de

ta main calme sur moi / chaleur / savoir

 

de tes douceurs / ou de ta compagnie /

comme m’enfermer dans ton secret sans

jamais sortir de ta seigneurie / non

 

 

CITATION VIII (SAINTE THERESE)

 

douleur de toi qui  n’est pas comme d’autres /

cité à supporter grandes douleurs /

je me souffre assis à ta petite ombre /

j’écoute ton poing qui cogne sur l’ombre /

 

ombre de toi brûlant contre le chien

de ce bonheur comme un adieu / parfaite

consolation de toi / pur travail où

tu ordonnes ce que tu voudrais / grande

 

peine de toi comme âme délicieuse

où tes actes s’enflamment délicats /

et tu m’écris avec des liens de feu /

 

tu viens comme le soir des cloches qui

résonnent gravement pour mon âme

qui pourrait te suivre comme un chien / toi

 

CITATION IX (SAINTE THERESE)

 

si vaste la chienne de ta main où

s’en vont paître mes tout petits agneaux

comme nuit de toi / gorge comme nuit

pour que tu me chantes comme matin

 

tout douloureux de toi / distance qui

saigne dedans mon sang / chienne nourrie

de sa douceur comme une folle plume

volant au vent de l’adieu / vie déjà

 

qui me piétines contre la mort / toi /

ou qui chemines contre l’ombre / douce

de ta consolation comma abri / nid

où tu couves mes peines contre toi

 

CITATION X (SAINTE THERESE)

 

si tu es écrite âme / pourquoi triste

n’en sors-tu pas en travaillant ta peine ?/

oubliée de toi par-dessus la vie /

par neiges par eaux et chemins brisés /

 

pour atteindre les âmes amoureuses

ou fontaines vives des plaies qui brûlent

comme des ailes où tu voles / si douce /

contre toi-même / pauvrette si pure /

 

petit papillon qui cries à travers

tes champs arides ou ta désolation /

dans la région supérieure de l’âme

 

où les oisillons qui ne veulent pas

mourir se meurent du désir de mourir

contre la dure nuit pareillement

 

CITATION XI (SAINTE THERESE)

 

qu’est-ce que ce bruit dans la tête ? / toi ? /

comme un délire de la nuit ? comme un

oiseau parleur ? / tu voles en quelle chambre

de mon âme ? toi beauté suspendue

 

au milieu de mon exil comme des

pieds qui piétinent ma chaleur ? ou toi ?/

chaleur qui brûles les soifs de ma soif ? /

porte qui ouvres mon cœur ? / ou le centre

 

de mon âme où tu dresses ton éclat ? /

âme pleine de ténèbres ? / âme qui

est ténèbres jusqu’à toi ? / âme obscure

pour ton opération de clarté ? / dur

 

dedans que tu consoles ? / tout oiseau ? /

feu qui travaille plénitude / largeur /

longueur de ta propre douleur / petit

ciel si bon tout plein d’ailes comme toi ?

 

ton visage uni à ton vol de toi ?/

à ton regard regard s’il ne regarde ? /

million de vies en qui tu es ? / secrète

désignation de toi ?/ amour et monde ? /

 

 

CITATION XII (SAINTE THERESE)

 

ces paroles comme des pierres qui

tombent de toi accumulant les murs /

ces murs de toi pareils à des paroles

qui m’empierrent muette / sourde / aveugle

 

l’âme que tu me brilles / corps bouillant

amuré à ta douce compagnie /

sécheresses de brûler sous l’outil

qui sculpte l’âme comme une pierre qui

 

est tombée de toi / paroi sourde / aveugle /

muet d’une très haute guerre / écho

inévitable de ton être / ou astre

tournant dans la bataille de la nuit

 

 

CITATION XIII (SAINTE THERESE)

 

maladroit / je ne recule pas / j’use

ma vie à mourir de toi / je trébuche

souvent sur ce me vivre de mourir

de toi / même si je ne sais comment

 

je brûle dans l’air / ravagé / une âpre

douceur m’attache à toi sans obédience /

de mes ailes rompues je sais voler

hors de toi / ou mieux en toi / au-dedans

 

de ta douceur où il reste toujours

du pain à manger / amer comme toi

lorsque tu soignes les palies de la peur

qu’à éprouvée l’âme toute seulette

 

 

CITATION XIV (SAINTE THERESE)

 

bénie sois-tu douleur qui mis au monde

cet amour tout âpre de temps / ces clairs

signes brisés comme de claires eaux

qui tombent vers le haut de la partie

 

supérieure de l’âme / oisillons

élevés pour bien plus que leur force /

créatures de calme ou grandissime

paix comme tes mains qui sentent l’odeur

 

de l’épouvante passée / comme écrite

contre les murs insouciants de la mort

qui passait à pied à travers des rues

où toute enfance était dissimulée

 

 

CITATION XV (SAINTE THERESE)

 

dedans ce lieu il y a une dame /

âme de soi qui me brûle la douce

souvenance de toi / comme animal

sauvage en sa course contre la mort /

 

comme bonheur vivant de la lumière /

comme parcelle ouverte de passion /

différence du feu qui brûle de

toi à moi / ou tourterelle de paix /

 

chair que j’ai aimée éperdu / pensée

de toi à toi / et je t’ai parcourue

contre l’effroi de se savoir vivants

dans cette solitude de sable

 

(L’opération d’amour)

 

Traduit de l’espagnol par Jacques Ancet

In, Revue « Moriturus, N°5, août 2005 »

Editions Fissile, 09310, Les Cabannes