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Lyriques

 

Lorsque nous entrerons

Dans le temple désert

A nous deux nous serons

Le centre de ce lieu.

 

Et tout ce qui est là,

Qui nous regardera,

Voudra venir en aide

Aux pauvres que nous sommes.

*

Tu m’es apparue

Au fond de l’allée

 

Et ce fut comme si

L’allée

Devant toi s’inventait.

*

Je ne t’ai pas demandé

Où nous allions.

 

Je savais que tu trouverais

Ce pourquoi nous allons.

*

Je ne t’ai pas vue

Devenir jacinthe

 

J’ai vu la jacinthe

Vouloir t’égaler.

*

Je ne t’ai pas cherché ton visage

Au-delà des nuages

Tant ils m’imposaient ton regard,

 

Ce regard

Qu’ensemble ils te volaient.

*

Certes le ciel n’est pas

Notre propriété,

 

Mais il sait qu’il a

Des devoirs envers nous.

 

Il lui arrive même

De se traiter de voyeur.

*

Lorsque la scabieuse

T’a parlé de moi

 

Tu lui as répondu

En me donnant

Un baiser de papillon.

*

Tu étais près de moi

Qui ne t’avais pas vue.

 

Mais tout l’entourage

Vivait ta présence

*

Nous ne cessons pas

De nous inventer

 

Dans la complicité,

Comme la terre et le soleil.

*

Si tu n’étais pas

Ce que tu es pour moi,

 

Tout autres seraient

Mes rapports avec la rose

*

Que signifieraient les mots

Comme arbre, pierre, palombe

Si tu n’étais pas toi ?

*

Ne me demande pas

D’où me vient le pouvoir

Que j’ai de te connaître,

 

Après tout,

Nous n’avons peut-être

Jamais vécu séparés.

*

Sans toi je n’irais plus, je crois,

Sans frayeur dans les bois

 

Peuplés de tant de choses

Et surtout de silence,

Un silence royal

Qui parfois vous exclut.

*

Avec toi je me sens

Frère de la nature.

 

Par toi

Me vient cette force.

*

Près de toi je sais être

Comme une source

Ignorant son destin,

 

Elle qui chante la béatitude.

*

Parfois

Je me sens devant toi

Comme doit se sentir une pierre :

 

Muet, conforté, heureux.

*

Quand tu n’es pas là,

En moi ton image

 

A la force du tilleul

Dans sa floraison,

 

Celle du soleil

Sur un champ de neige.

*

Nous avons fait un pacte

avec le siècle

 

Et pour caution

Nous avons pris

 

La fontaine au bord

De la prairie nue.

*

Pas un oiseau n’est venu

Nous tendre un brin de paille,

 

Mais je sais

Que les fauvettes

Sont avec nous.

*

Dans l’œil du cheval

J’ai vu un fond de bonté,

 

Celui dans lequel

Nous voulons vivre.

*

Le rossignol

Parle de nous

A l’horizon.

 

Il nous a devinés.

*

Ne demande pas

A la tourterelle

 

De chanter pour nous

Cet après-midi,

 

Nous sommes ailleurs.

*

Comme d’habitude

Le moineau est venu

 

Nous apporter

Son allégresse.

*

Nous nous ouvrons à tout,

Dans le même instant,

Dans le même espace.

 

Nous devenons

Le logarithme de l’espace.

*

Ce n’est pas l’azur

Qui se prolonge en nous.

 

C’est plutôt nous

Qui dans l’azur

Nous projetons.

*

Quand nous sommes

Dans un même lieu,

Pas éloignés l’un de l’autre,

 

Quand entre nous l’espace

Est plein de toi, de nous,

 

Mérite-t-il encore

Le nom d’espace ?

*

Nous n’avons pas

Interrogé le peuplier.

 

C’est le peuplier

Qui s’est penché vers nous

Pour mieux nous entendre.

*

Le mur

Qui n’est pas entre nous

 

N’est pas non plus

Autour de nous.

 

Nous ne nous donnons pas

Pour propriétaires.

*

Dans la terre

Sous nos pieds

 

Nous sentons nos racines

Se rencontrer,

S’accompagner, se plaire.

*

Du rivage

Je t’ai vue nager.

 

Au bout d’un moment

C’était moi cette eau

 

Que tu traversais

Que tu caressais.

*

Dans la pinède

Au bord du lac

 

Toute la lumière

Paraît venir de toi.

 

Elle joue avec l’eau,

Elle réjouit les branches,

 

Elle me donne

D’être ici

 

En confiance avec

Le silence du jour.

*

Ma femme, je te regarde

Comme si tu montais vers moi

Du fond des âges

 

Et que je te reconnaissais.

*

Tu sais

Ce qu’a toujours été

Pour moi la pâquerette.

 

Laisse-moi te dire que depuis

Que nous l’aimons ensemble

 

Elle est encore plus

L’œil de la terre.

*

N’oublions pas

La coccinelle.

 

Elle a toujours été

Notre complice.

 

Elle nous rappelle

Ces instants

 

Qu’ensemble nous passons

Hors du temps

 

Dans un lieu sans assise

Qu’on ne veut plus quitter.

*

Je ne sais pas pourquoi

Lorsque tu es absente

Je vois de l’arbre.

 

J’ai comme un besoin

De toucher les fortes branches,

Les plus basses

 

Et de regarder le ciel

A travers les feuilles,

 

A travers ton visage

Qui flotte dans tout l’arbre.

*

Si tu n’étais pas là

Le monde ne serait plus

Que le vêtement du néant ;

 

Grâce à toi, le monde

Nous enveloppe de présence.

Nous l’habitons.

*

Je suis dans mon centre,

Tu es dans le tien.

 

C’est la rencontre de nos centres,

La permanence de cette rencontre

- Pour tout éclairer –

 

C’est leur coïncidence

Qui est notre amour.

*

Voici qu’autour de nous

Tous et tout se répondent,

 

Se rapprochent de nous,

Ces pauvres que nous sommes,

Pour proclamer la gloire,

La nôtre avec la leur.

*

Je t’ai amenée

Au bord de l’étang

 

Je savais bien

Que toi près de moi

 

L’étang ne serait pas

Cette eau qui fait

Semblant de dormir

 

Et crache

Son mystère

*

Je ne m’aime pas,

Mais à me voir t’aimer

 

Je me sens presque

Amant de moi-même.

*

Je ne te pardonne pas

De ne pas t’aimer plus que je ne peux.

 

C’est à toi qu’il appartient

De me donner cette force

 

Qui me ferait

Me fondre en quelque chose

 

Qui serait nous

Plus fort que moi plus toi.

*

J’ai rêvé

Que nous étions tous les deux

La branche et le rameau.

 

Lequel de nous deux

Etait le rameau ?

*

Quand la joie nous entraîne

Dans ses labyrinthes

 

Nous oublions

Qui tu es,

Qui je suis.

*

Si je devenais nuage

Je trouverai un nuage

Qui serait toi.

*

Le tournesol s’est trompé :

Il s’est tourné vers moi.

 

Je vais lui demander

De se tourner vers toi.

1989

 

Possibles futurs

Editions Gallimard, 1996

Du même auteur :

Herbier de Bretagne (31/03/2014)

Le matin (30/03/2015) 

Du silence (30/03/2016)  

Les Rocs (30/03/2017)

Bergeries (30/03/2018)

« Dans le domaine... » (30/03/2019)