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Blues du déraciné

 

mon nom je l’ai perdu donnez-moi donc

le nom que vous donnez générique et

banal au peuple déplacé qui va

de rue en rue de taudis en taudis

 

donnez-le-moi ce nom celui d’un père

assassiné d’un frère embastillé

d’une fiancé noire au corps vendu

mon nom perdu rendez-le moi rendez

 

son nom d’homme au pauvre Gaspard Hauser

mais vous n’écoutez pas la plainte des

lèvres tuméfiées ni le crépi-

tement des flammes autour de minuit

 

nous ne pouvons même pas incendier

la Bastille ni corrompre la foule

des corrompus dans vos palais nous ne

cesserons pas de hurler à la lune

 

vous prétendez que nous sommes des chiens

car vos lois ont chassé les loups des villes

mais nous sommes la meute nouvelle une

espèce disparue qui rôde sans

 

asile et sans loi sinon celle du

prédateur louvoyant qui se déplace

en silence, et solitaire quand la

solitude est plus sûre que le clan

 

vous ne savez rien de nous notre nom

vous-même l’avez arraché de nos

mémoires vous l’avez bafoué vous

nous avez bannis sans penser qu’un jour

 

vous serez livrés à notre merci

 

 

Un bruit ordinaire

Les Editions de La Table ronde, 2006

Du même auteur :

« Je ne vais pas bien loin… » (20/10/2014)

« j’écris dans la cuisine » (01/11/2016)