Pirotte_1_

 

 

j’écris dans la cuisine

de ce logement triste

que j’occupe depuis

deux ans et demi presque

 

au bord du vieux canal

quelquefois je promène

ma solitude en laisse

et je vois dériver

sur un reflet de ciel

la barge des années

 

dans un pays voisin

des juges délirants

m’ont voué à l’exil

et depuis lors je traîne

sans le sou sans métier

ma belle oisiveté

 

on dit : c’est un brigand

méfiez-vous du bohême

je ne sors pas souvent

je mange quand je peux

et je surveille un peu

la cuisson des poèmes

 

 

 

 

          Sainte- Anne

 

je vis seul vous l’avez compris

dans ce deux-pièces dont j’ignore

si je pourrai payer le terme

demain (le vent soudain s’aigrit

 

ce fichu coiffeur du dimanche

arrache les cheveux cuivrés

du seul arbre du voisinage

et nous nous regardons navrés)

 

des musiques foraines graissent

le ciel bas menacé d’orage

une voix par un microphone

raccole peut-être des anges

 

ayant piqué dedans un vase

ébréché des fleurs inconnues

j’attends l’Ange qui doit venir

des hauts de Meuse où j’ai vécu

 

 

 

 

me cause du souci

le sort de ceux que j’aime

on ne fait pas bouillir

la marmite avec des

brindilles de poèmes

Or ne suis ni chômeur

ni assuré social

Si je suis en cavale

je ne ressemble guère

à ces arcans fameux

dont le portrait-robot

décore les gazettes

Nul fade fabuleux

n’emplit mon escarcelle

Je ne sais trop pourquoi

je fus mis hors la loi

(sans doute avais-je l’air

de qui je ne suis pas)

Ma vie est à l’envers

des jours noirs aux nuit blanches

semaines sans dimanches

hier ou demain l’hiver

n’importe quelle vie

et moi n’importe qui

Très fantômale en somme

l’allure de cet homme

Compère Guilleri

le lairas-tu mouri’ ?

 

 

 

 

dans la cuisine où je t’écris

ô plus improbable lecteur

combien me révulse l’esprit

la lèpre du papier à fleurs

 

je rêve à rien guettant les cris

des hirondelles que j’écoeure

en tiraillant les longs poils gris

de ma moustache de sapeur

 

tels des boudins la nuit débite

les vers fades de ce sonnet

Depuis la foire jusqu’icite

 

le vent traîne un relent de frites

et de pipi de sansonnet

sur des débris de chansonnettes

 

 

 

 

je n’écris pas comme cestuy-

là qui triture le langage

et le désosse et le réduit

et le conchie plaisant outrage

 

je n’écris qu’avec une plume

et de l’encre sur du papier

vieux marteau désuète enclume

armes de poètes pompiers

 

tirant la langue sur ma page

je m’escrime – et souvent m’enrhume

quand les aubes gèlent mes pieds

 

l’orteil roide et le front en nage

comptant les pieds pompant les nuits

je me consume en ce déduit

 

 

 

 

la cuisine s’embrume

je fume beaucoup trop

d’âcres volutes bleues

vont tamiser l’ampoule

 

sous laquelle se creuse

le val d’un livre ouvert

tandis que le vent d’Est

rêve l’écho d’un train

 

il faut fermer le livre

éteindre m’allonger

laisser la nuit pensive

à mes yeux me cacher

 

devenir illico

le gisant d’élégie

que j’étais à vingt ans

veillé par des Maries

 

 

 

 

une côte de porc un soup-

çon de romarin (souviens-toi

des hautaines garrigues grises)

il faut de l’argent pour la soupe

 

oui dans le cochon tout est bon

dans les cochons sur les trottoirs

est-ce que vraiment tout est bon ?

il faut goûter à la cravate

 

et lécher le pan de chemise

avale en te pinçant le nez

les avanies de l’avenue

tiens tes tripes à pleines mains

 

et quel argent pour le libraire

si tu veux nourrir l’autre humain

qui se dandine dans ton corps

et trébuche dans ton chemin ?

 

tu n’as pas un maravédis

mais sur ton teppaz démodé

joue l’opus 10 de Vivaldi

(la flûte est un délicieux fruit)

 

La Vallée de Misère

Le temps qu’il fait éditeur, 1987

Du même auteur :

« Je ne vais pas bien loin… » (20/10/2014)

Blues du déraciné (14/05/2019)