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Lettres et poèmes

(1942 – 1946)

 

I

Ma seule au monde et

tu me dis dans ta dernière lettre :

« Ma tête éclate, mon cœur défaille,

S’ils te pendent,

               si je te perds

                              j’en mourrai. »

 

Tu vivras, ma femme

Mon souvenir comme une fumée noire

se dispersera dans le vent.

Tu vivras, sœur aux cheveux roux de mon cœur

Les morts n’occupent pas plus d’un an

les gens du vingtième siècle.

 

La mort

Un mort qui se balance au bout d’une corde

à cette mort-là

               mon cœur ne peut se résigner.

 

Mais

rassure-toi, ma bien-aimée

si la main noire et velue d’un pauvre tzigane

finit par me mettre la corde au cou

ils regarderont en vain

                    dans les yeux bleus de Nazim

                           pour y voir la peur.

Dans le crépuscule de mon dernier matin

je verrai mes amis et toi

Et je n’emporterai sous la terre

que le regret d’un chant inachevé.

 

Femme mienne

Mon abeille au cœur d’or

Mon abeille aux yeux plus doux que le miel

Pourquoi t’ai-je écrit qu’on demandait ma mort ?

 

Le procès ne fait que commencer

On n’arrache tout de même pas la tête d’un homme

comme on arrache un navet.

Allons ne t’en fait pas

Ce ne sont que des possibilités lointaines.

Si tu as de l’argent

Achète-moi un caleçon de laine

J’ai encore la sciatique dans la jambe

Et n’oublie pas que la femme d’un prisonnier

Ne doit pas avoir de noires pensées.

 

II

J’ai gravé ton nom avec mon ongle

sur le cuir de mon bracelet

Tu sais que là où je me trouve

il n’y a ni canif à manche d’écaille

« Défense de porter des objets contondants »

ni sapin dont la tête pénètre le ciel.

Il y aurait un petit arbre dans la cour

mais défense d’avoir des nuages au-dessus de la tête...

Combien sommes-nous à habiter cette maison,

Je n’en sais rien

Je suis seul loin d’eux

Ils sont ensemble loin de moi

On ne me laisse parler qu’avec moi-même

C’est ce que je fais

Mais comme je trouve mes parlotes sans saveur

Je chante, ma femme.

Et vois-tu, ma voix que tu connais

cette voix vilaine et sans accord

me pénètre si profondément

que cela me fend le cœur.

Et comme le petit orphelin des contes larmoyants

qui marche les pieds nus sur la neige des routes

mon coeur a envie de pleurer

essuyant ses yeux bleus et son tout petit nez.

Pleurer...

non pas pour arrêter sur la route

               le voyageur au cheval vermeil

Pleurer

non pas pour ne plus entendre

les cris des oiseaux noirs affamés

Pleurer, tremblant dans le vent

Pleurer sans rien attendre de personne

Pleurer tout seul pour soi.

....................................................

Il est cinq heures ma bien-aimée.

Dehors,

Avec sa soif, son drôle de chuchotement, son toit de terre

et avec son cheval maigre et estropié

               qui reste immobile au milieu de l’infini

Dehors

avec toute son industrie, ses bric-à-brac

avec tout ce qu’il faut enfin

pour rendre fou l’homme qui est dedans.

Dehors

tout rouge dans l’espace sans arbres

C’est un soir de steppe qui descend.

Bientôt ce sera la nuit, brusquement

Une lumière viendra faire le tour du cheval maigre

Et cette nature sans espoir

qui est là couchée comme un mort au visage dur

remplira soudain d’étoiles son absence d’arbres

Ce sera la fin bien connue de l’affaire

C’est-à-dire tout sera prêt

tout sera à sa place, au complet

pour une somptueuse nostalgie.

...........................................................

 

III

Je te dirai quelque chose

                d’une importance capitale

L’homme change de nature

               quand il change de lieu.

J’aime effroyablement ici

le sommeil qui vient comme une main amie

ouvrir les verrous de ma porte

et renverser les murs qui m’enferment.

Comme dans la comparaison banale

je me laisse aller dans le sommeil

comme la lumière glisse dans les eaux tranquilles

Mes rêves sont magnifiques

Je suis toujours dehors

Le monde y est clair, le monde y est beau

Pas une fois encore

je n’y fus prisonnier.

Pas une fois encore dans mes rêves

je ne suis tombé de la montagne dans l’abîme.

Tes réveils sont terribles diras-tu,

Non, ma femme,

J’ai assez de courage pour faire au rêve sa part de rêve.

 

IV

Si par l’intermédiaire de monsieur Nouri le commissionnaire

Ma ville, mon Istanbul m’envoyait

Une caisse en cyprès, une caisse de mariée

Si je l’ouvrais en faisant sonner

la petite clochette de la serrure : tschinnnnn

 

Deux rouleaux de toile de Chilé

Deux paires de chemises

Des mouchoirs blancs brodés de fil d’argent

Des savons d’Andrinople

Des fleurs de lavande dans de petits sacs de tulle

et toi et si toi tu sortais de là-dedans.

 

Je te ferais asseoir au bord de mon lit

Je mettrais sous tes pieds ma peau de loup

Et je resterais devant toi mains jointes et tête baissée

Je te regarderais, ô joie, je te regarderais émerveillée

Que tu es belle, mon Dieu, ah que tu es belle

L’air et l’eau d’Istanbul à ton sourire

La volupté de ma ville à ton regard

O ma sultane, ô ma Maitresse, si tu permettais

et si ton esclave Nazim Hikmet l’osait

Ce serait comme s’il respirait et embrassait Istanbul sur ta joue

Mais garde-toi

garde-toi de me dire « approche »

Il me semble que si ta main touchait ma main

               je tomberai mort sur le béton.

 

V

Dans la plaine les arbres brillent

                              d’un dernier effort

Scintillement d’or

                              de cuivre

                                        de bronze et de bois.

 

Les pieds des bœufs s’enfoncent tendrement dans la terre humide

Et les montagnes grise et mouillées se noient dans la fumée.

 

VI

Ca y est

L’automne est peut-être fini aujourd’hui

Les oies sauvages ont passé tout à l’heure à tire-d’aile

Elles vont au lac d’Iznik sans doute

Dans l’air quelque chose de frais

               quelque chose qui sent la fumée

Dans l’air c’est l’odeur de la neige...

 

Être dehors maintenant, dehors

          à cheval au galop

                         vers les montagnes

Tu ne sais pas monter à cheval me diras-tu.

 

Ne plaisante pas et ne sois pas jalouse

Je me suis fait un nouvel amour en prison

J’aime autant

          ou presque autant que toi la nature

Et vous êtes tous les deux loin...

 

VII

Quand nous sortirons par la porte du fort

               pour aller voir la mort

Nous pourrons dire, ma bien-aimée,

en regardant pour la dernière fois la ville :

Bien que tu nous aies rarement fait rire

Nous avons fait de notre mieux

                              pour te rendre heureuse

Ta marche continue vers le bonheur

La vie continue...

Nous avons la conscience tranquille

Nous avons dans l’âme le goût

                              de ton pain bien gagné

Dans l’âme nous avons le regret

                              de quitter ta clarté

Nous voilà venus et partis

Soit heureuse ville d’Alep   

 

VIII

Le vent coule et s’en va

Le même vent ne balance jamais deux fois

La même branche de cerisier

Les oiseaux chantent dans l’arbre

Il y a des ailes qui veulent voler

La porte est là fermée

Il s’agit de la forcer

C’est toi que je veux

Que la vie sois belle comme toi

Quelle soit amie et aimée comme toi

Je sais qu’il n’est pas encore fini,

le banquet de la misère

mais il finira...

 

IX

Je regarde à genoux la terre

Je regarde l’herbe

Je regarde l’insecte

je regarde l’instant fleuri tout bleu

Tu es comme la terre au printemps, ma bien-aimée,

Je te regarde.

 

Couché sur le dos je vois le ciel

Je vois les branches de l’arbre

Je vois les cigognes qui, volent

Tu es comme le ciel de printemps, ma bien-aimée,

Je te vois.

 

J’ai fait du feu la nuit à la campagne

Je touche le feu

Je touche l’eau

Je touche l’étoffe

Je touche l’argent

Tu es comme un feu de bivouac sous les étoiles

Je te touche.

 

Je suis parmi les hommes j’aime les hommes

J’aime l’action

J’aime la pensée

J’aime mon combat

Tu es un être humain dans mon combat

Je t’aime.

 

X

Dans cette nuit d’automne

Je suis tout plein de tes mots,

Mots éternels comme le temps, la matière,

Mots lourds comme la main,

Mots scintillants comme les étoiles.

De ton cœur, de ta tête, de ta chair

Tes mots me sont parvenus,

Tes mots tout chargés de toi,

Tes mots, mère,

Tes mots, femme,

Tes mots, amie.

Ils étaient tristes, amers,

Ils étaient joyeux, chargés d’espoir,

Ils étaient braves, héroïques,

Tes mots étaient des hommes.

 

XI

On nous a eus.

Nous sommes en prison,

Moi dans les murs,

Toi dehors.

Mais qu’importe ce qui nous arrive.

Ce qui est pire,

C’est de porter en soi la prison.

Conscients ou inconscients,

Tant d’hommes en sont là,

Tant d’hommes honnêtes, laborieux et bons

Qu’on pourrait aimer comme je t’aime.

 

XII

Indescriptible, dit-on, la misère d’Istanbul.

La famine fauche les gens, dit-on.

On s’enlise, dit-on, dans la tuberculose,

Et des fillettes, comme çà, dit-on,

Dans les gravats, dans les loges de cinéma...

 

Mauvaises nouvelles de ma ville lointaine,

De celles de gens honnêtes, laborieux et pauvres,

De mon vrai Istanbul,

Ville que tu habites, ma bien-aimée,

Ville que j’emporte sur mon dos, dans mon sac,

D’exile en exil, de prison en prison,

Ville que je porte dans le cœur comme un couteau,

Comme ton image dans mes yeux.

 

XIII

De rares œillets demeurent encore dans les pots.

Mais dans la plaine on a déjà labouré la terre.

On jette le grain,

L’olive est cueillie.

Tout en s’apprêtant pour l’hiver,

On pioche des lits aux boutures du printemps.

Et moi, tout plein de ton absence,

Chargé de l’impatience des grands voyages,

J’attends comme un cargo à l’ancre dans Brousse

 

XIV

Par-dessus les toits de ma ville lointaine

Et le fond de la mer de Marmara,

Par-delà les terres de l’automne,

M’est parvenue

Ta voix humide et mûre.

Cela dura trois minutes

Et puis le téléphone sombra.

 

XV

Soudain, c’est la neige

Tombée à notre insu dans la nuit.

Le matin commence avec des corbeaux

Qui s’envolent des branches toutes blanches.

Hiver à perte de vue dans la plaine de Brousse.

On dirait l’infini devenu visible.

C’est ainsi, ma bien-aimée,

Après des luttes lentes et souterraines.

La saison change d’un bond

Et sous la terre,

Laborieuse et fière,

La vie va son train.

 

XVI

Nous savons tous les deux, ma bien-aimée,

On nous a appris

A avoir faim et froid,

A crever de fatigue

Et à vivre séparés.

Nous ne sommes pas encore réduits à tuer.

Il ne nous est pas encore arrivé de mourir.

Nous savons tous les deux, ma bien-aimée,

Nous pouvons apprendre aux autres

A combattre pour nos hommes

Et à aimer chaque jour un peu plus,

Chaque jour un peu mieux.

 

XVII

Neuf heures

viennent sonner sur la place

Les portes des cellules vont bientôt se fermer.

Cela a été long : un peu long cette fois-ci huit ans.

Vivre, ma bien-aimée,

C’est un boulot qui promet.

Vivre, ma bien-aimée,

C’est aussi sérieux que de t’aimer.

 

XVIII

Tièdes et vibrants

comme le sang qui sort d’une veine

les vents de Lodos se sont mis à souffler.

J’écoute les airs

Le pouls s’est ralenti

Il doit neiger sur les sommets d’Oulouda.

Et les ours là-haut

doivent dormir, magnifiques et ravissants,

sur les feuilles toutes rouges des marronniers.

Les peupliers se déshabillent dans la plaine

Les vers à soie vont s’enfermer d’un moment à l’autre

L’automne va finir d’un moment à l’autre

La terre va rentre d’un moment à l’autre

dans les sommeils de l’enfantement.

Et nous passerons encore un hiver

En  nous chauffant au feu de notre grande colère

et de notre espoir sacré.

 

XIX

Notre fils est malade

Son père est en prison

Ta lourde tête est entre tes mains lasses

Nous sommes au point où en est notre monde.

 

Des jours mauvais aux jours meilleurs

les hommes  porterons les hommes.

Notre fils guérira

son père sortira de prison

Tu souriras du fond de tes yeux d’or

Nous sommes où en est notre monde.

 

XX

La plus belle des mers

est celle où l’on est pas encore allé.

Le plus beau des enfants

n’a pas encore grandi.

Les plus beaux jours

on ne les a pas encore vécus.

Et ce que moi je voudrais te dire de plus beau

Je ne l’ai pas encore dit.

 

XXI

Que fait-elle maintenant, 

Maintenant, en cet instant ?

Chez elle ? dans la rue ?

Au travail ? allongée ? debout ?

Peut-être lève-telle le bras ?

O ma rose,

Comme ce mouvement découvre soudain

Ton poignet blanc et rond !

Que fait-elle maintenant, 

Maintenant, en cet instant ?

Un petit chat sur les genoux

Elle le caresse.

Ou peut-être marche-t-elle.

Voilà son pied qui s’avance.

O tes pieds, tes chers pieds,

Pieds qui marchent dans mon âme,

Pieds qui illuminent mes jours noirs.

A qui pense-t-elle ?

A moi ? ou ... que sais-je, 

Aux haricots qui ne veulent pas cuire ?

Ou peut-être se demande t-elle

Pourquoi tant d’hommes sur la terre

Sont si malheureux.

Que fait-elle, que fait-elle maintenant,

En cet instant ?

 

XXII

Que c’est beau de penser à toi

A travers les rumeurs de la mort et de la victoire

Penser à toi quand on est en prison

Et quand on a passé la quarantaine.

 

Que c’est beau de penser à toi

Voici une main oubliée sur une étoffe bleue

Et voici dans tes cheveux

La tendresse fière de ma terre d’Istanbul

C’est comme un autre homme en moi

Le bonheur de t’aimer.

Que c’est beau de penser en toi

D’écrire pour toi

De te regarder couché sur le dos

Dans ma cellule

Un mot que tu as dit tel jour à tel endroit

Pas le mot lui-même

               Mais cette façon qu’il avait de contenir tout un monde.

 

Que c’est beau de penser à toi

Je vais encore sculpter pour toi des choses

Faire une petite boîte, une bague,

Tisser trois mètres de soie

Et tout à coup

Me jetant debout

Allant me coller aux barreaux de ma fenêtre

Et crier au ciel bleu de la liberté

Tout ce que j’ai écrit pour toi.

 

Que c’est beau de penser à toi

A travers les rumeurs de la mort et de la victoire

Penser à toi quand on est en prison

Et quand on a passé la quarantaine.

 

Traduit du turc par Hasan Gureh

In, « Nâzim Hikmet, anthologie poétique »

Scandéditions, 1993

Du même auteur :

La plus drôle des créatures (19/10/2015)

Peut-être que moi (19/10/2016)

La cigarette non-allumée (19/10/2017)