Nazim-Hikmet-Biographie-et-poemes[1]

 

Voyage à Barcelone

sur le bateau de Youssouf l’Infortuné

 

 

En prison, sur la pierre de la fontaine

Youssouf l’Infortuné a dessiné

                                                     son bateau.

Un prisonnier qui boit à la fontaine

Regarde la proue effilée du bateau

Glisser sur des mers sans murs.

 

Près de la fontaine, un arbre tout blanc

Un prunier.

 

Ouvre encore une voile, Youssouf l’Infortuné

Attire vers toi le port où tu vas

Et arrache une branche au prunier

Pour que les pigeons de la prison

                                 suivent ton sillage.

 

Prends-moi aussi Youssouf

Sur ton bateau.

Mon bagage n’est pas lourd :

Un livre, un cahier et une photo.

 

Allons-nous-en, frère, allons-nous-en

Le monde vaut la peine d’être vu.

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Koumkaleh à bâbord

Le phare de Hellyos à tribord

Les brises des Sporades

Sont dans la bouche de nos voiles

Une chanson passionnée

 

Nous traversons port après port

Les mers se taisent dans les ports

La vie joyeuse et infinie que sont les mers.

Dans la plupart des ports aujourd’hui

Il est facile de mourir, Youssouf

et difficile de vivre.

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La mer s’est calmée

Rougeurs dans le ciel

C’est l’aurore

La nuit qui nous semblait infinie

Est finie.

Voici devant nous la Barcelone du Frente Popular

 

Fini notre voyage

Amenez les voiles, l’ancre à la mer !

Les pigeons qui suivaient notre sillage

s’en retournaient dire aux copains

que nous sommes arrivés à bon port.

 

Et Youssouf envoyant un juron magnifique

Aux fers et aux murs de là-bas

Agite vers la ville qui nous fait face

Sa branche fleurie de prunier.

Mon regard va de lui à Barcelone :

Et sur la ville, là-bas, tout au fond

Je vois des flammes se tordre

Là-bas je vois côte à côte

Lénine, Bakounine, Robespierre

Et le paysan Mehmet qui gît à Doumloupinar (1) ....

 

C’est ainsi que Youssouf et moi

Passagers d’un bateau

Né de la fontaine d’une prison

Nous avons vu à Barcelone dans l’aurore

La liberté se battre en chair et en os

Nous l’avons regardée les yeux en flammes

Et comme la peau brune et chaude d’une femme

De nos mains d’hommes affamés

Nous avons touché la Liberté.

 

 

(1) Petite ville de Turquie où eut lieu une bataille sanglante pendant la guerre d’Indépendance (1919 -1922)

 

 

Traduit du turc par Hasan Gureh

In, « Nâzim Hikmet, anthologie poétique »

Scandéditions, 1993

Du même auteur :

La plus drôle des créatures (19/10/2015)

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