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Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,

Si l’on gardait, souples et odorants,

Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,

Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,

Crinières de nuit, toisons de safran,

Et les cheveux couleur de feuilles mortes,

Si on les gardait depuis bien longtemps,

Noués bout à bout pour tisser les voiles

          Qui vont à la mer, 

 

Il y aurait tant et tant sur la mer,

Tant de cheveux roux, tant de cheveux clairs,

Et tant de cheveux de nuit sans étoiles,

Il y aurait tant de soyeuses voiles

Luisant au soleil, bombant sous le vent

Que les oiseaux gris qui vont sur la mer,

Que ces grands oiseaux sentiraient souvent

          Se poser sur eux,

Les baisers partis de tous ces cheveux,

Baisers qu’on sema sur tous ces cheveux,

Et puis en allés parmi le grand vent…

 

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,

Si l’on gardait, souples et odorants,

Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,

Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,

Crinières de nuit, toisons de safran,

Et les cheveux couleur de feuilles mortes,

 

Si l’on gardait depuis bien longtemps,

Noués bout à bout pour tordre des cordes,

          Afin d’attacher

A de gros anneaux tous les prisonniers

Et qu’on leur permît de se promener

          Au bout de leur corde,

 

Les liens de cheveux seraient longs, si longs,

Qu’en les déroulant du seuil des prisons,

Tous les prisonniers, tous les prisonniers

          Pourraient s’en aller

          Jusqu’à leur maison…

 

 

Livre d’amour,

Eugène Figuière, 1910