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Elégie pour le temps de vivre (III)

 

Qui me dira, avec la rosée qui clignote

dans le matin humide, qui me dira

où se trouve l’entrée de la lumière ? Qui ?

 

Je sais qu’on ne revient pas aux sourires

qu’on n’a pas su cueillir, de même

qu’on n’oublie pas le couteau sous

la gorge, l’insoumission qui nous

donna la force des pierres, le claquement

de la solitude après les portes

sourdement refermées, je sais

que je ressemble à une langue morte,

 

une langue cependant qui résiste

comme ce bouquet de pâquerettes flétries

qu’un inconnu a déposé soigneusement,

au pied d’un jeune hêtre, après

l’avoir longuement serré dans sa main.

 

 

 

 

Quelle femme et quel souffle

dans l’éclair, tout près de la rivière ?

Quelle nuque sensible aux escarpements

du temps ? Quelle discordance

dans les reflets que ce soir d’automne

verse sur les fleurs fatiguées ?

 

Je suis rentré chez moi avec quelques

cailloux dans la poche , je les avais

soigneusement ramassés dans un chemin

étroit qui bordait un jardin où peinait

une femme âgée, femme au souffle

court, femme souriant à l’allégresse

des dahlias, à leurs tourbillons de couleurs

où tiennent tête les empreintes de la terre.

 

Mais quelle femme poursuit

son patient ouvrage ? quelle femme

avant cette femme aperçue aujourd’hui,

courbée sur le sol qui s’offre

à sa présence douce et fertile ?

 

Anciennes amies, paysannes joyeuses

qui savaient consoler la brume

et les nuages, fillettes parfois cruelles

qui faisaient main basse sur ma tendresse,

corps où la lumière traçait les marques

du futur, du souvenir ou de l’oubli.

 

Et cette vieille solitaire, dans son domaine ,

parmi ses fleurs, c’est elle qui les porte

ces persistantes ombres qui vibrent

dans l’éternelle caresse que l’on prodigue

aux plantes, au plus profond du monde

où les vielles femmes durent,

pour éclaircir le présent et rassurer

les fleurs fatiguées des soirs d’automne.

 

 

 

 

J’ai sauvé quelques maigres boutons

de roses des premières gelées,

les feuilles tachées de noir

commençaient à tomber et quelques

pucerons audacieux résistaient

à mes ongles, malingre

était le bouquet, sans lumière,

sans souvenir précis du ciel, mais

j’ai vu cela comme de la pudeur

qu’il me fallait respecter,

 

ce que j’ai fait en disposant ces

quelques tiges aux boutons pleins

de songes enfouis et d’azur tranquille

dans un verre dont l’eau heureuse

allait bercer d’une étreinte douce

ce qui demeurait de l’été

sous ces restes de vie

où la mort voulait régner trop

tôt, avec trop d’importance.

 

Puis ce matin, que de soleil sur ma table,

entre mes livres, mes paperasses,

mes objets ! que d’amour entre

les pétales de roses ! que de force !

que de temps gagné ! et moi  qui

veux voir plus loin parmi les mots

qui m’assaillent, je n’ai qu’à fixer

les fleurs ouvertes et cueillir

en leurs plis le silence

qui tend ses fils sur

nos aurores en partance.

 

La terre entière à présent m’enveloppe,

mes lèvres remuent des semences

que l’air emportera jusqu’aux visages

des montagnes, parmi la danse

des sentiers et des sèves où

se reconnaîtront nos solitudes

enfin rassemblées pour la joie – et

nous ne compterons plus nos pas,

nous répondrons aux voie éperdues,

nous leur dirons qu’avec un maigre

bouton de rose on peut préserver

l’avenir et ses impatientes clartés.

 

 

 

 

Je suis l’autre et sa chair,

je ne puis m’en aller, quels fruits

de la lumière  respirent contre

les cheminées ? quel espace

en moi cherche un espace autre

que ce silence qui brisa mes fenêtres ?

 

J’ai suivi des visages où je croyais

trouver la profondeur du monde, mais

le printemps fut trop tardif

et les oiseaux trop fuyants,

aucun doigt sur ma peau ne laissa

ses empreintes dorées, je n’aperçus

le fond d’aucun ruisseau, ma vie

n’atteignit que les cendres

abandonnées sur les terres

par les feux qu’on allume en automne.

 

Le vent trop éloquent érafla

l’horizon, où je voulais franchir

ces cascades de mots qui m’empêchaient

d’entrer au cœur de mon poème,

aucun baiser donné ne s’explique,

aucun frisson volé ne dénoue

la peur qui coupe en deux

celui qui aime trop, celui qui dérive

et rejoint dans la nuit l’absence

de caresses. Tout est tranquille,

 

et tout pèse pourtant, le souvenir

d’un merle mort ou d’un chemin

dans la montagne, l’enjambement

du jour sur ton corps, ta voix contre

la mienne, et cette précieuse nostalgie

qui change le passé en tendresse.

 

 

 

 

Les chemins son limpides quand

la terre murmure, ils ont des profondeurs

de fleuves, tu t’en aperçois

lorsque tu rencontres un promeneur

qui te sourit puis s’éloigne de toi,

petit à petit, comme un amour qui t’avait

troublé et que tu avais oublié,

 

les chemins ont souvenance de tant

de mirages, de tant de larmes tombées

des étoiles, leur fatigue est

la tienne, leur poussière tes

gestes inaccomplis, les chemins

surgissent parfois victorieux entre

les sapins, les hêtres, les fougères,

 

ce qu’ils t’offrent des années écoulées,

des saisons que tu n’a pas connues,

ce sont les méandres d’une mémoire

qui scintillait avant ta naissance

et qui te visite aujourd’hui, parce que

tu es prêt à regarder en face celui

qui revient et qui ressemble à ton silence,

 

celui qui t’a croisé tout à l’heure,

qui s’approche, hésite un peu

et te prend la main avec l’allégresse

des chemins innombrables qui se donnent

aux pas de l’humanité, chemins

de naissances, de pluies, chemins

retrouvés, chemins reposants, vous,

 

chemins qui portez l’anxiété

de la terre et ce qui subsiste

du réel dans l’ombre que nous

laissons parmi vos flaques

et vos cailloux, tandis que le temps

encombré de témoins inutiles

s’écoute passer dans notre corps.

 

 

Elégies pour le temps de vivre

Editions Gallimard, 2012

Du même auteur :

 « Tu t’assieds avec moi… » (22/10/2014)

Elégie pour le tempsde vivre (I) (12/12/2015)

Elégie pour le tempsde vivre (II) (19/11/2017)

Elégie pour le tempsde vivre (IV) (19/11/2019)

Elégie pour le temps de vivre (V) (19/11/2020)