jaccottet1991_1_

 

Dis encore cela...

 

Dis encore cela patiemment, plus patiemment

ou avec fureur, mais dis encore,

en défi aux bourreaux, dis cela, essaie,

sous l’étrivière du temps.

                                        Espère encore que le dernier cri

du fuyard avant de s’abattre soit tel,

n’étant pas entendu, étant faible, inutile,

qu’il échappe, au moins lui sinon sa nuque,

à l’espace où la balle de la mort ne dévie jamais,

et par une autre oreille que la terre grande ouverte

soit recueilli, plus haut, non pas plus haut,

ailleurs, pas même ailleurs : soit recueilli

peut-être plus bas, comme une eau

qui s’enfonce dans la poussière du jardin,

comme le sang qui se disperse, fourvoyé,

dans l’inconnu.

 

 

Dernière chance pour toute victime sans nom :

qu’il y ait, non pas au-delà des collines

ou des nuages, non pas au-dessus du ciel

ni derrière les beaux yeux clairs, ni caché

dans les seins nus, mais on ne sait comment

mêlé au monde que nous traversons,

qu’il y ait, imprégnant ses moindres parcelles,

de cela que la voix ne peut nommer, de cela

que rien ne mesure, afin qu’encore

il soit possible d’aimer la lumière

ou seulement de la comprendre,

ou simplement, encore, de la voir

elle, comme la terre recueille,

et non pas rien que sa trace de cendre.

 

A la lumière d’hiver

Editions Gallimard, 1977

Du même auteur :

« … qu’est-ce qu’un lieu ? » (27/06/2014) 

 « Toute fleur n’est que de la nuit… » (27/06/2015)

Oiseaux invisibles (27/06/2016)

Parler (03/07/2017)

A la lumière d’hiver (03/07/2019)