philippe-jaccottet[1]

 

Autres chants

 

 

Oh mes amis d’un temps, que devenons-nous,

notre sang pâlit, notre espérance est abrégée,

nous nous faisons prudents et avares,

vite essoufflés – vieux chiens de garde sans grand-chose

à garder ni à mordre  -,

nous commençons à ressembler à nos pères...

 

N’y a-t-il donc aucun moyen de vaincre

ou au moins de ne pas être vaincu avant le temps ?

Nous avons entendu grincer les gonds sombres de l’âge

le jour où pour la première fois

nous nous sommes surpris marchant la tête retournée

vers le passé, prêts à nous couronner de souvenirs...

 

N’y a-t-il pas d’autre chemin

que dépérir dans la sagesse radoteuse,

le labyrinthe des mensonges ou la peur vaine ?

 

Un chemin qui ne soit ni imposture

comme les fards et les parfums du vieux beau,

ni le geignement de l’outil émoussé,

ni le bégaiement de l’aliéné qui n’a plus de voisin

qu’agressif, insomniaque et sans visage ?

 

Si la vue du visible n’est plus soutenable, si

la beauté n’est vraiment plus pour nous

- le tremblement des lèvres écartant la robe –

cherchons encore par-dessous,

cherchons plus loin, là où les mots se dérobent

et où nous même, aveugle, on ne sait quelle ombre

ou quel chien couleur d’ombre, et patient.

 

S’il y a un passage, il ne peut pas être visible,

s’il y a une lampe, elle ne sera pas de celles

que portait la servante deux pas devant l’hôte

- et l’on voyait sa main devenir rose en préservant

la flamme, quand l’autre poussait la porte –

s’il y a un mot de passe, ce ne peut être un mot

qu’il suffirait d’inscrire ici comme une clause d’assurance.

 

Cherchons plutôt hors de portée, ou par je ne sais quel geste,

quel bond ou quel oubli qui ne s’appelle plus

ni « chercher » ni « trouver »...

 

Oh amis devenus presque vieux et lointains,

j’essaie encore de ne pas me retourner sur mes traces

- rappelle-toi le cormier, rappelle -toi l’aubépine

brûlant pour la veillée de Pâques... et le cœur

de languir alors, de larmoyer sur de la cendre -,

j’essaie.

 

mais il y a presque trop

de poids du côté sombre où je nous vois descendre,

et redresser avec de l’invisible chaque jour,

qui le pourrait encore, qui l’a pu ?

 

*

On aura vu aussi ces femmes – en rêve ou non,

mais toujours dans les enclos vagues de la nuit –

sous leurs crinières de jument¸ fougueuses,

avec de longs yeux tendres à lustre de cuir,

non pas la viande offerte à ces nouveaux étals de toile,

bon marché, quotidienne, à bâfrer seul entre deux draps,

mais l’animale sœur qui se dérobe et se devine,

encore moins distincte de ses boucles, de ses dentelles

que l’onduleuse vague ne l’est de l’écume,

le fauve souple dont tous sont chasseurs

et que le mieux armé n’atteint jamais

parce qu’elle est cachée plus profond dans son propre corps

qu’il ne peut pénétrer – rugirait-il d’un prétendu triomphe –

parce qu’elle est seulement comme le seuil

de son propre jardin,

ou une faille dans la nuit

incapable d’en ébranler le mur, ou d’un piège

à saveur de fruit ruisselant, un fruit,

mais qui aurait un regard – et des larmes.

 

*

Si je me couche contre la terre, entendrai-je

les pleurs de celle qui est dessous,

les pas qui traînent dans les froids couloirs

ou qui trébuchent en fuyant dans les quartiers déserts ?

 

J’ai dans la tête des visions de rues la nuit,

de chambres, de visages emmêlés

plus nombreux que les feuilles d’arbres en été

et eux-mêmes remplis d’images, de pensées

- c’est comme un labyrinthe de miroirs

mal éclairé par des lampes falotes -,

moi aussi dans les foires d’autrefois

j’ai pensé en trouver l’issue,

moi aussi j’ai langui auprès des corps.

J’ai plein la tête de faux-jours, et de reflets

dans les trappes d’un fleuve ténébreux,

je me souviens de bouches inlassables sur ses bords –

 

tout cela maintenant pour moi est sous la terre

et mon oreille collée à l’herbe l’entend,

à travers le tonnerre de sa propre peur et les

coups de scie des insectes, qui gémit –

donnez-lui le nom que vous voudrez, mais elle est là,

c’est sûr, elle est dessous, obscure, et elle pleure.

 

*

Arrête-toi, enfant : tes yeux ne sont pas faits pour voir cela,

ferme-les encore un moment, dors en aveugle,

oh encore un moment ignore, et que tes yeux

restent pareils au ciel naïf.

 

Recueille les oiseaux et la lumière

un temps encore,

toi qui grandis pareille à un tremblement scintillant,

 

ou recule, - si tu ne veux pas crier de peur

sous le harpon.

 

*

Ecris vite ce livre, achève vite aujourd’hui ce poème

avant que le doute de toi ne te rattrape,

la nuée des questions qui t’égare et te fait broncher,

ou pire que cela...

                                Cours au bout de la ligne,

comble ta page avant que ne fasse trembler

tes mains la peur – de t’égarer, d’avoir mal, d’avoir peur,

avant que l’air ne cède à quoi tu es adossé

pour quelque temps encore, le beau mur bleu.

Parfois déjà la cloche se dérègle dans le beffroi d’os

et boite à en fendre les murs.

 

Ecris, non pas « à l’ange de l’Eglise de Laodicée »

mais sans savoir à qui, dans l’air, avec des signes

hésitants, inquiets, de chauve-souris,

vite, franchis encore cette distance avec ta main ,

relie, tisse en hâte, encore, habille-nous,

bêtes frileuses, nous taupes maladroites,

ouvre-nous d’un dernier pan doré de jour

comme le soleil fait aux peupliers et aux montagnes.

 

*

Je me redresse avec effort et je regarde :

il y a trois lumière, dirait-on.

Celle du ciel, celle qui de là-haut

s’écoule en moi, s’efface,

et celle dont ma main trace l’ombre sur la page.

 

L’encre serait de l’ombre.

 

Ce ciel qui me traverse me surprend.

 

On voudrait croire que nous sommes tourmentés

pour mieux montrer le ciel. Mais le tourment

l’emporte sur ces envolées, et la pitié

noie tout, brillant d’autant de larmes

que la nuit.

 

Chant d’en bas

Editions Gallimard, 1977

Du même auteur :

« … qu’est-ce qu’un lieu ? » (27/06/2014) 

 « Toute fleur n’est que de la nuit… » (27/06/2015)

Oiseaux invisibles (27/06/2016)

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