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IX

 

 Si tu déchires le voile qui cachait l’ombre, tu n’éclaires que le vide où

tes pas font un froissement de branches et tes doigts des lueurs de linge.

     Tu n’a été que de passage en toi où je trouverais tes chambres plus

désertes que mes demeures inhabitables sous les ruissellements des

pluies chanteuses.

     D’errantes odeurs de foin, de buffet rance ou de renard mouillé parlent

de toi autant que la rumeur des prophéties tapies dans les buissons.

     Plus je m’égare et mieux je te devine autour de moi à tes signes épars, la

fumée sur les bois, un vol d’oiseau, tel tintement de pierre.

     Je cours sans cesse à des lieux que tu quittes sans te voir, sur mes pas ou

dans mon cœur, rire en silence à la façon des dieux.

     Tu te tiens aux aguets dans ma mémoire et me déjoues quand je veux

t’investir, toi qui sais prendre l’air distrait dont les roseaux se confondent

aux brumes.

     Le cahotement d’un char au point du jour ou d’un soleil d’hiver sur les

collines sont tes prétextes à m’obséder le cœur comme les coups sourds des

bêtes à l’étable ou du glas dans le ciel.

     Quand tu voudrais faire oublier ton nom, tu ne peux me détourner de toi

que rien ne lie et dont ne me délient ni les sommeil, ni la joie, ni la mort.

     Je suis en proie à ton antique exode avec les clartés incertaines, les sons

perdus et cette saveur de première violette qu’on mâche à l’aube de la

résurrection.

 

Elégies

Editions Gallimard, 1967

Du même auteur :

« S’est-on figuré… » (09/05/2016)

« Où étais-tu quand… » (09/05/2017)