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     Où étais-tu quand les reîtres m’ont dit : Allons saccager les villages,

et que l’après-midi fit tourner sur moi l’ombre d’un if ennuyé ?

     Qu’attendais-tu à la fin d’un hiver dont s’attardait la neige dans les

bois derrière qui je sentais monter ma peur ?

     J’appris le désespoir contre un pan de mur en regardant les moissons

frissonner de coquelicots que tu ne connus pas.

     Et qui serait venu chasser les guêpes d’une treille dont les grappes

violaçaient à ton insu ?

     Jamais personne, sauf peut-être un défunt, ne retrouvera au fond des

temps perdus les sites où tu me fis défaut.

     Mais perdrons-nous la trace de ces heures dont ta voix fut la braise

et dont ton corps ne sera que la cendre ?

     Il suffisait que tu bouges ta jambe dans l’herbe pour qu’une centaurée

fleurisse ou qu’un soleil descende boire à la source.

     Les semaines n’ont plu été que le visage dont tu tournais vers moi les

déchirements de lumière et de nuit.

     Comment s’enfuient tant de lentes années pour ne laisser de moi que

ma mémoire terrible comme ton cœur ?

     Mais notre jour qui fut tous les jours neuf ne peut cesser quand bien le

merle enroué chanterait nos tombes sous l’averse.

 

Elégies,

Editions Gallimard, 1967

Du même auteur :

« S’est-on figuré… » 09/(05/2016)

 

« Si tu déchires le voile ... (09/05/2017)