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Nathanaël, je te raconterai les sources :

     Il y a des sources qui jaillissent des rochers ;

     Il y en a qu’on voit sourdre de sous les glaciers ;

     Il y en a de si bleues qu’elles en ont l’air plus profondes ;

     (À Syracuse, la Cyané merveilleuse à cause de cela.)

     Source azurée ; vasque abritée ; éclosion d’eau entre des papyrus ; nous nous

sommes penchés de la barque ; sur un gravier qui semblait de saphirs, des

poissons d’azur naviguaient.

     À Zaghouan, de la Nymphée jaillissent les eaux qui jadis abreuvaient Carthage.

     À Vaucluse, l’eau sort de terre, abondante comme si elle coulait depuis

longtemps ; c’est déjà presque un fleuve, et qu’on peut remonter sous la terre ; il

traverse des grottes et s’imprègne de nuit. La lumière des torches vacille, est

oppressée ; puis il y a un endroit tellement sombre qu’on se dit : Non, jamais je ne

pourrai remonter plus avant.

      Il y a des sources ferrugineuses, qui colorent somptueusement les rochers.

      Il y a des sources sulfureuses, dont l’eau verte et chaude paraît d’abord

empoisonnée ; mais, Nathanaël, lorsqu’on s’y baigne, la peau devient si

 suavement douce, qu’après elle est encore plus délicieuse à toucher.

     Il y a des sources d’où s’essorent des brumes, au soir ; brumes qui flottent

autour dans la nuit et qui, le matin, lentement se dissipent.

     Petites sources très simples, étiolées entre les mousses et les joncs.

     Sources où viennent laver les laveuses et qui font tourner des moulins.

     Inépuisable provision ! jaillissement des eaux. Abondance de l’eau sous les

sources ; réservoirs cachés ; vases déclos. La roche dure éclatera. La montagne se

couvrira d’arbustes ; les pays arides se réjouiront et toute l’amertume du désert

fleurira.

 

Les Nourritures terrestres, 

Editions du Mercure de France, 1897

 

Du même auteur : « Nathanaël, je t’enseignerai la ferveur… » (20/04/2015)