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Le Veilleur de pierre

 

Rouben je viens, mon nom le dit, des autres zones,

       Je viens de l'âge haut et clair,

Dans la bouche le goût des citrons et des chairs

       Que brûlèrent les amazones,

 

La lèvre encore acide et le cœur plein des nuits

       Plus vieilles que les chevauchées,

Que tous les rochers d'os et de pierres séchées,

       Que les racines et les fruits,

 

Que les soleils plantés dans le déchet des laves,

       Sur les frontons des temples morts,

Dans les siècles absents des villes et des ports

       Où se figèrent les esclaves,

 

Où la hache traça par la foudre et l'éclair

       Son signe mortel dans l'écorce,

Dans la gorge brûlante acheva le divorce

       Du bois, de la pierre et du fer,

 

Où le feu limita le cercle de son règne

       À n'être plus qu'un élément :

L'indispensable accord des astres et du vent

       Pris dans le filet d'une araigne,

 

Je viens, mon nom le dit, des sources, des torrents

       Et des antiques porteurs d'arbres

Qu'une 'épaule a roulés depuis le temps des marbres

       Jusqu'aux fleuves des occidents,

 

Jusqu'à la mer sanglante où la lune se couche

       Derrière l'épaisseur d'un mur,

Mon nom le dit, je viens des morceaux d'astres durs

       Longtemps brisés dans d'âpres bouches,

 

Que le gel a tordus dans le plomb des vitraux

       Où la lumière se divise,

Où tombe en sa poussière une pierre surprise

       À la naissance des coraux,

 

La pierre, longuement, mortellement vivante

       Dans son noyau qui éclata,

Ce cœur d'une statue au milieu des deltas

       Que le premier feu épouvante.

 

Rugissait de terreur l'univers animal

       Et les volcans séchaient les plantes,

La terre noircissait dans son orbite lente

       La fusion de son métal.

 

La montagne atteignit l'envergure d'un aigle,

       Brisa en deux son unité,

Arrêta le soleil à son levant d'été

       Pour le fixer entre ses règles.

 

Je viens de longue marche à travers l'océan

       Avant que l'eau ne s'en empare

Où les poissons rampaient dans le plat d'une mare

       Et déployaient des bras géants.

 

La terre était de terre ainsi qu'il faut solide

       Pour porter la lourdeur du poids

Des corps multipliés émergeant de la poix

       De leurs premiers pas invalides.

 

Les chevaux couronnaient du volant de leurs crins

       La coloration des plaines

Et les monstres déchus enfouissaient leur haleine

       Dans les espaces sous-marins.

 

Ce qui brûla, mon nom le dit, dans les poitrines

       Était le battement d'un cœur

Qu'une semence fit comme un secret flotteur

       Battre avec l'aube des salines,

 

Ce cœur pris dans la pierre et par le feu frappé,

       Ces os déchirés par la moelle,

Cette chair arrachée aux morsures des squales,

       La peau lente comme un drapé.

 

Quel mystère s'annonce avec son poids d'années

       Comme un grain du soleil central

Sur la terre jeté dans le van sidéral

       Où s'accomplit la destinée?

 

La balance liquide où s'abîme le ciel

       Dans la seule de ses demeures

Où le jour et la nuit 'égalisent leurs heures

       Pour le mûrissement du miel,

 

La ruche patiente où des sortes d'abeilles

       Ont respiré toutes les fleurs

Avant que les saisons n'en fixent les couleurs

       Et n'en décorent les corbeilles

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Le Veilleur de pierre

Pierre Jean Oswald éditeur, 1961

Du même auteur : Elégie 5 (21/12/2015)