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Hedera

ou la persistance de l’amour pendant une rêverie

 

A Meret Oppenheim

 

Je vois blêmir de bruns étendards fumants

Tous les drapeaux d’un monde inguérissable

Quand grandit ce dur écheveau sombre

L’ombre de ton corps sur un drap blanc

Je vois rouiller le fer fondre la cire

Choir le duvet de ces vaisseaux plumeux

Que les chiens volants tirent en notre ciel

Je vois au ruisseau les armes et leurs hommes

Couler vers un sale bouquet de mains vertes

Vers le sein gluant de la mère du monde

Accroupie dans un antre d’eaux velues.

 

Char d’ébène entre cent chariots de feu

Quelle flamme déferait le jour obscur

Où tu m’as lié seul devant ta face

Dont la noire beauté m’éblouit.

 

Le triste sable s’il clôt mes yeux ouverts

C’est la clairière encore où je me trouve

Parmi des fleurs plus cruelles que mes songes

Mille plumes de paon perçant la mousse

Remuant leurs cils sous l’haleine des plantes

Pour un tournoi de bulles de rosée

Mais tu es assise dans toutes ces bulles

Reine nue sur un trône d’argent

Clouté de gel bleu et de cendre lunaire.

 

Tu es longue et nue comme une anguille

Tu ris de te connaître belle à l’envers

De frêles feuilles noires qui te ressemblent

Après que l’automne a mouillé leurs flancs

Du frisson de ses pluies sauvages.

 

Tu chevauches un faisan plus haut que toi

Plus mûr que le velours d’un cèpe, plus roux 

Plus fier qu’un éclat doré d’astre mort

S’il tourne le col en t’admirant tu ris

De petits poulains roses courent à tes côtés

Pour mordre ta poitrine quand ils te voient rire.

 

Tu es nue tu piétines l’abreuvoir

Où tu attires pour paître tes lions

Les tendres laines privées de défenses

Les bêlantes d’avoir une fois suivi

Ton pas sévère et ton parfum de renard gris.

 

Du milieu des roseaux couverts de sang

Que ton corps pâle et cet arroi muet

Font trembler comme une cape de cygne

Dans le déclin des bûches étincelantes

Grimpe au rivage en s’aidant de ses pinces

Un cerf rouge ou bien le roi des écrevisses

Qui va se mettre à l’orée d’une prairie

Sous le croissant de sa sœur la lune.

 

Autour de lui hurle un rond de chiens

Pour le chasser vers la rivière natale

Des prêtres voilés fuient à dos d’âne

Semant derrière eux la fleur de l’orge

En rosaces dont il est le centre

Car son armure et ses cornes cramoisies

Ont une couleur si farouche

Que les hommes aussi bien que leurs tristes bêtes

En perdent tous la raison.

 

Mais c’est toi seulement qu’il regarde

Et sa couleur devient flamboyante.

 

Je te vois à travers ce regard rouge

Dans l’instant frileux de ta nudité

Cernée de joncs de loriots et de truites.

 

Tu illumines tes filles ressemblantes

D’un jour de métal neigeux d’eau salubre

Plus net qu’un songe où la nuit m’égarait

Plus vert qu’un printemps de cantharides

Plus aveuglant que le crâne du soleil

Que le soleil lui-même au grand galop.

 

Te yeux m’ont cloué parmi ces belles semblables

Perclus de reflets au portail d’une glacière

Tout au fond de l’habituelle vallée

Qui me conte de loups et d’arbres

De cheveux saisis par les branches

Et d’yeux ouverts sous les frimas

En guise de pièges enfouis.

 

Mais niés par le simple écho de ton rire

Revenu je m’en souviens

Levé abrupt aux cimes du vent

Serpent de violettes autour de ma langue.

 

Qu’importe un réveil usé s’il dérange

Le ciel neuf où je contemple tes images

Qu’importe la fausseté du matin

Le joyeux renouveau des servitudes

Le charroi de l’ordure et le bruit misérable

De la pluie sur les hommes quotidiens

Qu’importe maintenant.

 

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Hedera ou la persistance de l’amour pendant une rêverie

Hommage éditeur, Monaco, 1945

Du même auteur :

Le pays froid (16/06/2014)

Somewhere in the world (26/06/2015)