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Nocturne en plein jour





Quand dorment les soleils sous nos humbles manteaux

Dans l’univers obscur qui forme notre corps,

Les nerfs qui voient en nous ce que nos yeux ignorent

Nous précèdent au fond de notre chair plus lente,

Ils peuplent nos lointains de leurs herbes luisantes

Arrachant à la chair de tremblantes aurores.

C’est le monde où l’espace est fait de notre sang.

Des oiseaux teints de rouge et toujours renaissants

Ont du mal à voler près du cœur qui les mène

Et ne peuvent s’en éloigner qu’en périssant

Car c’est en nous que sont les plus cruelles plaines

Où l’on périt de soif près de fausses fontaines.

Et nous allons ainsi, parmi les autres hommes,

Les uns parlant parfois à l’oreille des autres




*




Quand le flux de la nuit me coule sur les lèvres

Me couvrant le menton avec un sang tout noir,

Lentement soulevé par le bœuf du sommeil,

Je sens tourner en moi l'axe de mon regard.

J'entre dans le champ clos de ma chair attentive

Au pays qui respire et qui bat sous ma peau.

Mes os sont les rochers de ces plaines rétives

Où pousse une herbe rare appelée arlisane,

Et comme un voyageur qui arrive de loin

Je découvre en intrus mon paysage humain.

 

 

La Fable du monde

Editions Gallimard, 1938

Du même auteur :

 L’Allée (12/11/2014)   

Hommage à la vie (12/11/2015)

Le forçat (12/11/2016)