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Mourir dans l’île

Au Sud du Sud

 

Ô barbara furtuna…

Lamentu

 

à Frédéric Jacques Temple

 

1

Dépossédés

là-bas          bien au-delà de la crête des vagues

franchis le ciste et l’arbousier

la combe d’où s’enfuit le merle des légendes

là-bas          après les cols aux rousseurs de perdrix

après les bergeries aux toits couverts de ronces

après les oliviers     les châtaigniers     les sources

tout un peuple s’endort sous la mousse du temps

 

à George Vulturescu

 

2

Dépossédés

oui

arrachés vifs à nos mémoires

malaxés dans le bruit et la fumée des villes

nom perdu          langue morte          à jamais confondus

vannés et dispersés par les vents de l’Histoire

lampe à huile brisée aux dalles de nos tombes

qui sommes-nous          qui n’avons plus

les grandes voix de nos anciens

pour nous parler à la veillée

de l’odeur forte de la poudre

à Bruno Rombi

 

3

Dépossédés          bannis          rejetés désormais

étrangers à nos propres terres

ne sachant plus saisir la truite dans l’écume

ni sécher le raisin sur la claie de fougère

ni allumer un feu dans le granit noirci

qui sommes-nous

ombres que guettent d’autres ombres

dans le crépuscule à venir

à  Michel et Nathalie

 

4

Les noires vestales debout

derrière la chaise de l’homme

ou laissant tomber les trois gouttes

de la veilleuse dans l’assiette

pour conjurer le mauvais œil

et le velours des épopées

poire à poudre          pierre à fusil

là-bas          sur l’étendue des cendres

le poing crispé au manche du stylet

remous des siècles dans l’eau noire

qu’en sauront-ils

ceux qui viendront ?

pour Letizia

 

5

Dépossédés

volés de tout ce qui est nous

pourtant

jusqu’aux grands rites de passage

jusqu’au grelot sur le chantier

jusqu’au grès du coin de la fenêtre

jusqu’au crissement des insectes

à l’appel du renard dans la blancheur de l’aube

jusqu’aux syllabes de nos noms

jusqu’à cette douleur de l’âme

qu’éraille le sable du temps

 

6

Et nous dépossédés

meurtris

ne sachant qui nous sommes

nous reviendrons mourir

où nous ne sommes nés

nous reviendrons mourir

du moins par la pensée

nous reviendrons

mourir

dans notre île qui meurt.

mai 85

 

Les derniers retranchements. Poèmes

Le cherche-midi éditeur, 2002

Du même auteur :

La sourde oreille (17/10/2014)

Ne variatur ou l’avant-dernière lettre d’Ephèse (17/10/2015)

Le combat avec l’ange (17/10/2016)