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Il y a un bruit près de chez moi

Comment pourrai-je m’en passer

Celui de l’homme c’est la voix

Que je connais trop bien, assez.

Un bruit qui ne vient pas des hommes

Les hommes sont mes compagnons

Ce bruit qui vient de nulle part

Me rend bien fou quand je l’entends

Il ne ressemble à rien d’humain

Quoique les hommes de toujours

L’aient entendu.

Homère en parle avec génie

Il ne ressemble à rien d’ici

C’est un bruit féroce et têtu

Parfois plaintif comme une femme

Parfois meurtrier, je le nomme

Celui du flux et du reflux

Que fait la mer en mon oreille

 

La mer qui ne ressemble à rien

Que l’on regarde sans savoir

Ce que cache cette merveille

Pourquoi ce bruit m’enchante-t-il

Ce n’est pas demain ni après

Que je pourrai le dire, vrai

Je n’en sais plus long que personne

C’est que ce bruit à l’indicible

Dans la peau, comme nous avons

Ce sang qui coule dans nos vaines

Sang bleu quand d’ici on le voit

Sous l’épiderme il est sournois

Sang rouge quand on y va

Un peu plus fort qu’il ne faudrait

La mort est près de nous si près

Qu’on fait semblant d’être des hommes

Il suffit d’une simple aiguille

Pour que le cœur donne son nom

Au dernier fil de la quenouille.

 

Moi je ne suis qu’à la fenêtre

Je l’entends battre ses canons

Qui bouleversent l’horizon

Je ne suis qu’un homme, peut-être

Une vague en sursis mouvant

A me casser ce que la tête

Laisse suspendue par-delà

Toute raison où mieux se pendre.

Homme instance de poésie

Ferme les yeux pour mieux la voir

Celle qui blesse ton regard

Celle que tu nommes ta vie

Et qui ne te rendra ses billes

Qu’au bout du grand aveuglement

Qu’au bout de ce monde en dérive

Là-bas, dans le soleil levant.

 

Poèmes bleus

Editions Gallimard, 1962

Du même auteur :

 « On meurt de rire… » (10/08/2014)

« Foutez-moi tout çà dans la mer… » (10/08/2015)

 « Mon coeur bredouille… » (16/10/2016)