Jean_Marcenac_et_Louis_Aragon_1_

 

Le beau visage double

 

Les uns Dit-on L’amour

D’autres La liberté

 

Ce n’est pas vrai

 

Ce sont les mêmes

 

Les yeux d’Elsa et de Louis se ressemblent

 

La rouille de ton cœur

La rouille de tes armes

Pareille à la montée d’insectes noirs sur ta figure

 

Nous les nommons la mort

 

Voilà tes ennemis

 

Le ciel La nuit font bon ménage

Tout conspire à l’oubli

 

Les cloches du bonheur sonnent à l’excuse de la misère

Le peu qu’elles nous cèdent a justifié nos chaînes

Un sourire Et la honte n’y paraît plus

 

Et le vide reprend ce qu’il nous a donné

 

Il suffisait de vivre

Et la vie était légitime

Ils pouvaient trouver des amis

S’ils voulaient oublier les hommes

 

Il leur aurait suffi d’aimer

C’est l’amour qui perdait la face

Eux gardaient leur double visage

Ils faisaient le jour et la nuit

Au seul prix d’un petit mensonge

 

Ils pouvaient choisir d’être libres

La liberté en serait morte

 

Ils sont partis dans la forêt

Le chien Husdent les a suivis

Ils ont caché la bonne épée

Sous la jonchée des branches vertes

 

Ils ont perdu Ils ont gagné

D’aimer au nom de tout le monde

 

Ce qu’ils disent devient l’héritage des hommes

Ils parlent un langage aux couleurs de la terre

Leur bouche s’est ouverte au nom du monde entier

 

Le petit mensonge Navré

Est revenu dans le palais

 

Et comme eux pour l’amour Eux pour la liberté

Comme pour cette Yseult qu’on appelle la Blonde

C’est pour une autre Yseult maigre et noire qu’ils cachent

Sous la feuille des bois les armes éclatantes

 

Leur regard est l’honneur des hommes

 

Le Cavalier de coupe : Poèmes 1933 – 1943,

Editions Gallimard,1945

Du même auteur : Le coup de grâce (24/07/2014)