AVT_MARCENAC-JEAN_8713[1]

Le coup de grâce

 

C'est moi Seigneur J'ai les bras étendus


Comme quelqu'un qui ne croît pas  Qui ne croît guère

 

Comme quelqu'un qui n'était pas fait pour la croix

C'est moi Seigneur qui ne sais aucune prière

Moi qui ai dû tomber pour me mettre à genoux

 

C'est moi Seigneur Haletant sous cette misère

Ce grand poids de misère utile

Utile Inutile Je ne sais pas

Un grand vent sur la place vide

 

La place où nous dansions l'été

C'était une place nommée

Place de la Raison

 

Nous y dansions le cœur léger

Car la raison elle-même est légère

La danse d'aujourd'hui est lourde comme notre peine

Mais c'est une danse quand même

La danse d'une étoile dans la nuit

 

C'est moi Seigneur Pourquoi ai-je parlé ainsi

Je ne vous aime pourtant pas

Je n'ai aucune envie de vous

 

je suis devant vous comme devant cette femme qui est morte

Que j'ai aimée par-dessus tout et que pourtant je n'ai jamais aimée

 

Je ne vous aime pas Seigneur Je viens à vous d'un air mauvais

Un air mauvais comme l'air de ces mauvais jours

De ces jours de fièvre et de glace

 

À coups de pioche dans le malheur

Qu'il s'écroule ce désespoir de sable

Et qu'il tombe par blocs aussi gros que nos cœurs

 

C'est le désespoir Je ne l'avais jamais regardé en face

J'ignorais ce visage que j'ai aujourd'hui dans la glace

C'est pourtant vrai que je suis prisonnier

C'est pourtant vrai qu'il n'y a rien à faire

C'est pourtant vrai que nous sommes désespérés

Et cette nuit aux yeux ouverts

C'est pourtant vrai

 

C'est pourtant vrai que nous sommes loin de tout et de nous-mêmes

Que nous sommes au heu où vous seul vous trouvez

Et nous buvons l'air noir où vous seul pouvez vivre

 

Seigneur C'est pourtant vrai.

 

Le cavalier de coupe, poèmes 1933 -1943,

Editions Gallimard, 1945

Du même auteur : Le beau visage double (17/08/2017)