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Interrogatoire

A Claude Vigée

 

I

Je ne remplirai plus vos questionnaires

 

Je ne sais comment je m’appelle

Qui est ce Je qui appelle

Ni ce moi qui est appelé

Ni ce jeu entre Je et moi

Cette vie à tu et à toi

Ces deux-ci partageant cet Un-là

Un seul masque et deux faussetés.

 

II

 

Vous me demandez où j’étais

Avant d’être au sein de ma mère

J’étais où je suis quand je rêve

Que mon père n’est pas encore né

Dans la sève qui ne jaillit pas

Le fleuve blotti dans la fente

Tel Adam existe et n’est pas

Avant qu’Eve naissant de lui ne l’enfante

 

Il y a quarante ans que je ne suis pas né

Ou mille, ou la durée du monde

Il y a quarante ans que j’occupe mon corps

Sans être ici

Où est mon poids c’est là ma place

Nulle part je ne suis présent – j’habite là

Un lieu donné mais non reçu

Là où vous êtes

 

Qu’y sommes-nous des voix sans écho

Des feux follets sur la boue séminale

Feux détrempés sans force pour saisir

La terre au four la chair dans une forme

Toute parole est bulle de limon

Nous épuisons en pertes spermatiques

L’excès des mots l’esprit sans érection

Sèche étincelle où la mer se concentre

Tête du sexe ô Logos géniteur

Nous sommes trop femellins trop humides

Trop amollis par nos étreintes vides

Pour t’ériger dans l’axe du soleil

Pour prendre appui au mur de nos vertèbres

Et nous dresser à pic

Et vivre ici.

 

III

 

Est-il besoin d’océans de semence

Pour contenir la postérité d’Abraham ?

Il y suffit d’un pleur de la rosée

Encor faut-il que ce pleur soit versé

Pour que s’infuse en lui l’aube première

 

Celui qui laisse une femme au matin

Fraîche et mouillée comme rose au jardin

Il est le père de tous les hommes

Il est fondé sur l’orgueil de ses reins

La glorieuse humilité de ses reins

Il est le même innombrable il est Un

Multiplié par le ciel plein d’étoiles

Et par l’écume au vente de la mer

 

Homme debout telle une forêt d’hommes

Quand il dit je chacun se nomme en lui

Sa frondaison bourgeonne de visages

Quêtant ses yeux pour s’y voir définis

Oui vraiment Je que nul moi n’incarcère

Centre parfait qui rayonne et s’oublie

Il a le temps d’être un dans tous ses frères

Et tout entier ici et maintenant

Foyer infime et raison de la sphère

Il est élu de l’éternel présent

 

 

Versant de l’âge

Editions du Seuil, 1958

Du même auteur :

In Tenebris (27/07/2014)

Les plaines sous le joug (11/04/2017)

Au nom secret (24/05/2017)