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Je m’en irai

avec ce siècle où j’ai mal vécu

sans même m’offrir

le luxe du désespoir

Je m’en irai

avec ma fronde et mes cailloux

le coq égorgé sur ma poitrine

pour avoir chanté la nuit

Je m’en irai

avec le secret de ma pyramide

et le tatouage de mes barreaux

mes petits pieds lacérés par le miroir

où j’ai refusé de me regarder

Je m’en irai

sage et ignorant

doux et amer

sans dire adieu

à celle que je n’ai pas su aimer

Je tomberai

foudroyé

comme une étoile oublié des hommes

dans le désert des voix

 

J’aurai vécu

du peu que la douleur permet

le rire inaugural de  l’enfant

l’odeur de fleur d’oranger

du drap brodé

dont ma mère me recouvrait

les cals prodigieux

aux mains artisanes de mon père

puis un je t’aime

les mamelons dressés du palmier

dans une cour de prison

la pomme furtive de liberté

quand j’ai redécouvert l’océan

puis l’Andalousie

le livre à venir

tous les après-midi

où nous avons failli faire un enfant

l’eau fraîche de nos larmes

puis le beau silence

J’aurai vécu

du peu ou prou

que l’espoir permet

 

Œuvre poétique, Volume I

Editions de la Différence, 2006

Du même auteur :

« Emmurée… » (12/04/2015)

« Tu te souviens… » (12/04/2017)

Deux heures de train (12/04/2018)

J’aurai aimé t’emprunter tes yeux (12/04/2019)