Oster[1]

 

Du plus loin que je viens, du plus loin que je  me souvienne,

C’est un murmure en moi, c’est un cheminement qui ne se

     lasse jamais.

C’est une source où nous pressentons le modelé de tant de

     visages.

Et les roseaux qu’un souffle agite ont de souples reflets noirs.

L’automne brille, qui fut sans hâte. Il contourne, il attaque,

     il crève

Les nervures de chaque feuille…Avant de fendre jusqu’au sol,

D’engendrer dans les plis de l’hiver la substance des heures,

Il se mesure à l’impassible soleil. Voici l’automne au point

     du jour.

De fins pommiers dans un brouillard bleuâtre. Une grange,

     une petite grange.

Les coteaux sont conquis à mi-pente et nous enseignent notre

     lieu.

Au gré des mots que la terre a confondus, de leur mutisme juste

Et du poème de leur tumulte, une prairie à l’abandon m’aura

     donné d’entendre aussi,

Bien que rapide et presque fugitif sous le réseau des étoiles,

Un oiseau dont les chants anciens, du ciel sombre au miroir

     du bief,

Répondaient à la nuit redoutable, adoucissant le fil du fleuve.

L’oiseau vacille à l’extrémité de la plaine, il la domine en amont,

Déjà sa domination s’efface ! Il a mission de nous conduire,

De m’avertir que la campagne est un voyage. Il précède à la

     corne du bois

ceux-là qu’orientent quelques écueils, ceux-là qui couvrent

     de songes

Quelques rochers, quelques récifs, quelques écueils, quelques

     brisants.

L’air nous cingle de biais… Sur le fleuve aux couleurs

     singulières,

Parmi les arbres, puis tour à tour, que de figures du Tout !

Que de commencements dans un frémissement frais de brindilles,

Dans les alluvions de la pluie, au plus profond des vaisseaux !

Ah ! que d’objets à recontempler, pendant qu’à hauteur d’homme

Les éléments balisent l’autre plage (et le ciel se mélange de sel),

Pendant que l’herbe a des éclairs de fanal, que de pétrifiantes

     ramures

Prennent la mer, glissent du saule (à la recherche d’un port).

Les chiens dispersent ma tristesse. Une plainte ou leur plainte

Prolonge dans mon âme un beau récit tranquille, un récit puéril.

J’obéis dans la pénombre à la fatalité des nuances de l’aube.

Le repos qui de nous s’empare est par grâce un passage absolu.

Les eaux s’étendent, le matin brûle, il les révèle, il les cache.

Du bord des îles qu’il semble ceindre, il dit des roseaux que je pais,

La fosse abrupte que je convoite et sa fascination parfaite,

Puisque l’oiseau doit voler plus bas, que mon vers imite son vol,

Nous continuerons de l’accompagner sur les chemins d’équinoxe.

Les champs moutonnent maintenant. Le vent franchit plusieurs saisons.

(…)

 

Rochers

In, La Nouvelle Revue Française, N° 287, Novembre 1976

Editions Gallimard, 1976

 

Du même auteur :

« Les Morts (07/11/2016)

« Le ciel sur les hauteurs… » (07/11/2017)

« A l'abri des hameaux... » (07/11/2018)