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Les Morts

 

… Au faîte de pommiers que les bouquets du gui parsèment,

Une dernière étoile allumera des reflets sur les parois du matin,

Me condamne à fouler l’herbe infertile en  inter- rogeant les mares.

Un astre, et qui vers nous descend, que nous révérons, vénérons,

L’étoile du Berger… des vergers… Vénus aux pentes sombres

Touche, en deçà du soleil, des pommiers sur- chargés de gui !

Les branches craquent, proche des haies, s’entrecroisent, s’entrelacent.

J’entends, dans la conque des mois, surgir le fleuve ! Mes vers

S’emparent de l’abîme, se vident. A peu de mètres du village,

La mer découvre. Ah ! trahir l’attraction des chevaux, leur flatter le col,

Passer ! Au large d’une prairie où la terre tendue enfante.

Chemins, que divisent nos regards. Province d’un vieux mur.

Dans les moellons, da ns le mortier, dans la matière de l’âme

Les mots progressent. La vie essaime. Ici, le vent n’oublie pas

De nous plier, par ruse, au simple, à l’ultime plaisir qu’il soulève ;

De favoriser – face à des arbres ridés – l’entrevision du sourire absolu.

Le visage de la splendeur est un modèle. Un visage existe.

J’exulte au tintement des cloches. Et j’en ai peur. M’enfuir,

M’établir dans une plénitude imperceptible. Y trouver l’abondance,

L’abondance, la paix ! La tempête me dévaste. A petits coups,

Le vent, par-dessous, par-dessus les barreaux des barrières tremblantes,

Hante les portes de la campagne – et s’en déprend, tour à tour.

Déjà, je conçois de servir les dieux, de les rendre manifestes.

Il me faut m’intégrer à maintes forteresses, aux silos,

Séduire les rochers (que les saisons continuent d’empreindre),

M’enclore encore dans la violence, inclure en silence l’éclair.

Les jardins, les bois, les rumeurs de la mer, la course des sources…

Nous partageons l’ivresse, ou l’audace, ou la folie du printemps,

Scrutons le pont et le moulin, le bief, les nuages, la houle. Et les

     eaux répercutent,

Interrompent dans les chardons nos chansons. Le vent s’y enfle-t-il,

Je mesure ma liberté à la facilité, à l’habileté de son règne,

Visite, au rythme qui convient, les confins de pays solennels,

Deux îles dans l’herbe se joignent. Où la lune embellit peut-être,

Quel jeu que d’appuyer des nuages de feu ! La bataille débute, la leur.

Les oiseaux ne nous lassent jamais. Les oiseaux nous évitent,

Percent l’azur, s’inventent des refuges et s’en échapperont,

Nous provoquent pour nous ravir. Maintenant, des mains s’ouvrent,

Les quais d’une ville m’obsèdent. Et je suis certain que, là-bas,

Un souffle antique écoute ; abandonne, envahit, quittent les chambres ;

Les toits résonnent – pas un cri – des voix du tumulte marin.

Quant aux arbres… au soleil… Les pommiers, à l’abri de l’écorce,

Recueillent le travail de la semence humide. Ecume, humus,

Ils discernent qui dort dans la bonne pérennité des espèces

Reproduisent le rite hivernal (avec les plantes, dans notre chair),

Et la nuit s’enferme jusqu’au soir ! Le ciel nous gouverne,

Nous fixe à la pointe du cap, à la proue des bois captifs.

Réapprendrai-je, en un instant comme béni, réussirai-je

A retenir, laisser retentir l’écho, son chant tragique, brillant ?

La terre accumule les graines, et gonfle. Ecume, coquilles,

Contempler, nous contenter de contempler, sur le sable pur

D’une allée, sous les débris, les fragments de brique ou les cailloux

     ou la mousse,

Le cercle énigmatique ! Et le jour décroît, le fleuve à la nuit se confond,

Semblable à la nuit, dissemblable ! Une bulle de sève. Les lèvres

D’une blessure de la plaine. Accéder, dans le sang, à l’excès.

Coupes, clairières, je m’émeus ! Les souches blanches reposent.

Assure-toi de répandre un langage lisse entre les aspérités des écueils,

Accepte de répondre, épouse les eaux, l’air ! Puisque le vent, rude,

     faible,

Se fraie une voix, d’ouest en est… Circule, retombe, très doux !

Puisque l’herbe à l’espoir nous exerce ! Et nous devinons que va bruire,

Tressaillir la poussière ! Un précieux froissement de papier.

Nos pas ! sur les berges, des pas. Les inflexions que je médite,

Les propos de tendresse, une promesse in-faillible, un appel

Tant de sons montant d’une bouche et de ma bouche tout ensemble,

Rien qui ne soit substance aux voyageurs, qui n’accomplisse à neuf

La communion dont le bonheur reste la con-dition ! Collines,

Le vent nous distrait des ondes du ressac. Il courbe, meurtrit,

Brise un tronc ; ronge des fibres, les fustige. Et sa fureur s’y résume.

Instruits de notre durée, nous adorerons, nous endurerons les morts,

Prenons conseil de leur sommeil, entreprenons, avons pour rôle

De ne pas profaner la grotte où le temps se prépare ! Et les roseaux

Limpidement remuent, lancent des armes vers les nues. L’herbe

Ondulait avec la lune, illuminait d’obscures étoiles. A présent

Que le désir devient destin, qu’à dessein il demande d’inscrire

Quelques flammes aux fenêtres, un tableau entier, d’un trait,

La terre intensément nous exauce, appesantit sur nous son étreinte,

Brûle, alimente un ferment. Des dieux, rochers ligneux, rugueux,

Affermissent notre alliance. Ils gardaient, inspectaient des îles mobiles.

Ils m’enjoignent d’être fidèle. A la base, au milieu d’un portail,

Sauver la trace d’astres futurs. La tempête dirige, menace,

Drosse les vaisseaux. Au loin, le vent brosse les récifs,

Se démène. Infimes souvenirs des cours, des coursives de l’automne,

Epargnez-moi ! Pétales que la pluie incruste dans le sol,

Fétus. Tessons ! Objets de rebus que les ronces défendent,

Je convoite, en vous acclamant, l’enceint d’un parc ! Des blocs

Consacrent la boue. Le gel qui nous grisait les dégrade.

La lumière se perd, sur les pierres s’évanouit. Ah ! le matin

     indistinct,

Le matin nous entraînait davantage. Et tu baissais la nuque. A

     midi, tu résistes.

Graver des vagues dans l’écorce. ! Accéder, par l’esprit, à une

     religion du relief.

Béant, se vouloir béant. A la froideur, la roideur des branches.

L’immensité, comparable à un corps. Dont je sucerais le lait.

La pluie escalade les toits au nom des partisans des granges,

Hisse les voiles, que le vent cargue. Elle ajointe, ajoute

La nuit au jour ; les pénètre, les déserte ! Intimes l’un à l’autre.

 

Vingt-neuvième poème

L’Alphée éditeur, 1986,

Du même auteur :

« Du plus loin que je viens… » (25/10/2015)

« Le ciel sur les hauteurs… » (07/11/2017)

 

« A l'abri des hameaux... » (07/11/2018)