AVT_Serge-Meitinger_5026[1]

 

Prose du lieu

La maîtrise dont l’oracle est à Delphes / ne

parle / ni ne crache / il fait signe /

Héraclite

     / l’amas de rochers / haras de croupes assoupies parmi les

fougères / le happement glauque de la mer / roulement fauve

des galets ressassés / et le vide s’écroulant des hauteurs dans le

cri vertigineux de la mouette plongeuse /

 

     / quelle épaisseur proche et impalpable  me faut-il traverser

pour rejoindre le paysage familier / si étrange / pour atteindre

cette fuyante immutabilité / le recueillement des choses / leur

contingence muette / paysage flageolant comme chose soûle

de soi / dépaysante familiarité / ? /

 

     / et le ciel sur tout ça / au tonnerre insonore / tambour crevé /

 

 

     / tentation de circonscrire / de découper un espace absolu où

s’amasserait pour nous le tout du réel / enfin offert / exposé sur

la hauteur assignée du temple /

     /défrichement d’un lieu commun / où l’homme joindrait enfin

les choses – mêmes / mais le temple  n’est encore que le lieu de

l’intercesseur / qui fait signe vers l’impossible réalité / vers un

monde venant enfin à nous comme tel / déchiffrer / tâche

infinissable de la parole /

 

     / et la maisonnette là – haut du douanier / avec sa porte borgne /

s’arrogeant l’empire du roc verdoyant / s’impose à moi avec la

netteté d’un devoir incontournable /

 

La grande dorsale, Editions Bretagne, 1979