hugo_jersey[1]Photographie par Charles Hugo (1853-1855)

 

Soleils couchants

Merveilleux tableaux que la vue découvre à la pensée.

CH. NODIER

I

 

J'aime les soirs sereins et beaux, j'aime les soirs,

Soit qu'ils dorent le front des antiques manoirs

               Ensevelis dans les feuillages ;

Soit que la brume au loin s'allonge en bancs de feu ;

Soit que mille rayons brisent dans un ciel bleu

               A des archipels de nuages.

 

Oh ! regardez le ciel ! cent nuages mouvants,

Amoncelés là-haut sous le souffle des vents,

               Groupent leurs formes inconnues ;

Sous leurs flots par moments flamboie un pâle éclair.

Comme si tout à coup quelque géant de l'air 

               Tirait son glaive dans les nues.

 

Le soleil, à travers leurs ombres, brille encor ;

Tantôt fait, à l'égal des larges dômes d'or,

               Luire le toit d'une chaumière ;

Ou dispute aux brouillards les vagues horizons ;

Ou découpe, en tombant sur les sombres gazons,

               Comme de grands lacs de lumière.

 

Puis voilà qu'on croit voir, dans le ciel balayé,

Pendre un grand crocodile au dos large et rayé,

               Aux trois rangs de dents acérées ;

Sous son ventre plombé glisse un rayon du soir ;

Cent nuages ardents luisent sous son flanc noir

               Comme des écailles dorées.

 

Puis se dresse un palais. Puis l'air tremble, et tout fuit.

L'édifice effrayant des nuages détruit

               S'écroule en ruines pressées ;

Il jonche au loin le ciel, et ses cônes vermeils

Pendent, la pointe en bas, sur nos têtes, pareils

               A des montagnes renversées.

 

Ces nuages de plomb, d'or, de cuivre, de fer,

Où l'ouragan, la trombe, et la foudre, et l'enfer

               Dorment avec de sourds murmures,

C'est Dieu qui les suspend en foule aux cieux profonds,

Comme un guerrier qui pend aux poutres des plafonds

               Ses retentissantes armures.

 

Tout s'en va ! Le soleil, d'en haut précipité,

Comme un globe d'airain qui, rouge, est rejeté

               Dans les fournaises remuées,

En tombant sur leurs flots que son choc désunit

Fait en flocons de feu jaillir jusqu'au zénith

               L'ardente écume des nuées.

 

Oh ! contemplez le ciel ! et dès qu'a fui le jour,

En tout temps, en tout lieu, d'un ineffable amour,

               Regardez à travers ses voiles ;

Un mystère est au fond de leur grave beauté,

L'hiver, quand ils sont noirs comme un linceul, l'été,

               Quand la nuit les brode d'étoiles.

 Novembre 1828

 

II

 

 

Le jour s’enfuit des cieux ; sous leur transparent voile

De moments en moments se hasarde une étoile ;

La nuit, pas à pas, monte au trône obscur des soirs ;

Un coin du ciel est brun, l’autre lutte avec l’ombre,

Et déjà, succédant au couchant rouge et sombre,

Le crépuscule gris meurt sur les coteaux noirs.

 

Et là-bas, allumant ses vitres étoilées,

Avec sa cathédrale aux flèches dentelées,

Les tours de son palais, les tours de sa prison,

Avec ses hauts clochers, sa bastille obscurcie,

Posée au bord du ciel comme une longue scie,

La ville aux mille toits découpe l’horizon.

 

Oh ! qui m’emportera sur quelque tour sublime

D’où la cité sous moi s’ouvre comme un abîme !

Que j’entende, écoutant la ville où nous rampons,

Mourir sa vaste voix, qui semble un cri de veuve,

Et qui, le jour, gémit plus haut que le grand fleuve,

Le grand fleuve irrité, luttant contre les ponts !

 

Que je voie, à mes yeux en fuyant apparues,

Les étoiles des chars se croiser dans les rues,

Et serpenter le peuple en l’étroit carrefour,

Et tarir la fumée au bout des cheminées,

Et, glissant sur le front des maisons blasonnées,

Cent clartés naître, luire et passer tour à tour !

 

Que la vielle cité, devant moi, sur sa couche

S’étende, qu’un soupir s’échappe de sa bouche,

Comme si de fatigue on l’entendait gémir !

Que, veillant seul, debout sur son front que je foule,

Avec mille bruits sourds d’océan et de foule,

Je regarde à mes pieds la géante dormir !

23 juillet 1828

 

III

 

Plus loin ! allons plus loin ! – Aux feux du couchant sombre,

J’aime à voir dans les champs croître et marcher mon ombre.

Et puis, la ville est là ! je l’entends, je la vois.

Pour que j’écoute en paix ce que dit ma pensée,

               Ce Paris, à la voix cassée,

               Bourdonne encor trop près de moi.

 

Je veux fuir assez loin pour qu’un buisson me cache

Ce brouillard, que son front porte comme un panache,

Ce nuage éternel sur ses tours arrêté ;

Pour que du moucheron, qui bruit et qui passe,

               L’humble et grêle murmure efface

               La grande voix de la cité !

26 août 1828

 

 

IV

 

               Oh, sur les ailes dans les nues

               Laissez-moi fuir ! laissez-moi fuir !

               Loin des régions inconnues

               C’est assez rêver et languir !

               Laissez-moi fuir vers d’autres mondes.

               C’est assez, dans les nuits profondes,

               Suivre un phare, chercher un mot.

               C’est assez de songe et de doute.

               Cette voix que d’en bas j’écoute,

               Peut-être on l’entend mieux là-haut.

 

               Allons ! des ailes ou des voiles !

               Allons ! un vaisseau tout armé !

               Je veux voir les autres étoiles

               Et la croix du sud enflammé.

               Peut-être dans cette autre terre

               Trouve-t-on la clef du mystère

               Caché sous l’ordre universel ;

               Et peut-être aux fils de la lyre

               Est-il plus facile de lire

               Dans cette autre page du ciel !

Août 1828

 

V

 

Quelquefois, sous les plis des nuages trompeurs,

Loin dans l’air, à travers les brèches des vapeurs

               Par le vent du soir remuées,

Derrière les derniers brouillards, plus loin encor,

Apparaissent soudain les mille étages d’or

               D’un édifice de nuées !

 

Et l’œil épouvanté, par-delà tous nos cieux,

Sur une île de l’air au vol audacieux,

               Dans l’éther libre aventurée,

L’œil croit voir jusqu’au ciel monter, monter toujours,

Avec ses escaliers, ses ponts, ses grandes tours,

               Quelque Babel démesurée !

Septembre 1828

 

VI

 

Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées ; 

Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit ; 

Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ; 

Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit !

Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule 

Sur la face des mers, sur la face des monts, 

Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule 

Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

Et la face des eaux, et le front des montagnes, 

Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts 

S'iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes 

Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête, 

Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux, 

Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête, 

Sans que rien manque au monde, immense et radieux !

22 Avril 1829

 

Les Feuilles d’Automne,

Eugène Renduel, éditeur, 1831

Du même auteur :

A quoi songeait les deux cavaliers (04/08/2014)

« Demain, dès l'aube… » (04/08/2016)

Stella (04/08/2017)

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