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Roscanvel

 

À Divine.

 

 

   Image d’un sou, couleur de biniou, village, minime village où les 

cloches ont l’air de dodiner au cou d’une immense chèvre de pierre, 

Roscanvel baigne ses pieds nus dans une mer menue dont la chair 

bleue se voit sous le frileux aller des voiles.  

   Ô mon destin naïf à l’ombre des figuiers, des ormes et des ifs où se 

tricote avec les becs un grêle bruit d’école, ô mon destin naïf à côté 

de ma fille mignonne et de mes fils mignons, emmi les chants de coq 

et le fenouil et la menthe sauvage, et non loin des moutons paissant 

au bout d’une corde en breloque et des vaches fanant le ciel avec la 

fourche de leurs cornes !  

   On vit ici tel que dans un missel, avec au visage une gifle de sel 

quand le vent tourne les subtiles pages du village, on vit ici tel que 

dans un missel, à l’abri des ogres et des médiocres de la Ville, entre 

la barbe de cuivre du blanc meunier de Ménézarvel et la barbe de 

givre du bleu batelier Manivel.

   À l’aurore, voici, par delà l’Île Longue aux carrières de pierre, jaillir 

en bûcher les ors, les nacres, les roses, l’hyacinthe et l’émeraude 

des sacres et des songes, cependant qu’argentin tinte l’angélus au 

puéril clocher qui semble encore un bigorneau volumineux comme 

un rocher.

   Lors ce sont les pêcheurs — mousses, patrons et matelots — qui 

s’en vont sur l’eau, s’en vont au nord, à l’est, au midi, vers Plougastel 

aux fraises candies, vers Quélern ou vers Brest, fantastique casier à 

homards de fer, crabes de fonte et langoustes d’acier, s’en vont faire 

la croix afin de vivre en tirant, pour accoucher l’onde toujours féconde, 

en tirant vers la chaloupe aux courbes de berceau le filet lourd, 

comme on tire un délivre.

   Partis, le foc devant, assis au gouvernail aux allures de soc, ils 

reviendront au havre un peu moins pauvres, ces gas de basane, et 

le pain noir deviendra blanc ce soir dans la cabane aux lits pareils 

 à des armoires.

   Car leurs paniers sont combles : maquereaux, sardines, congres, 

vieilles diverses, prêtres, piloneaux, escolettes vertes, blancs tacots 

rayés de rouge, aiguillettes au bec de scie, spineks aux dents farouches, 

raies, chiens de mer à peau de verre, et tant d’autres poissons si frais 

qu’ils sont nerveux encore de frissons dans le varech.

   Souvent, dans l’anse çà et là, se balancent les barques d’alentour qui 

lancent la drague aux coquilles Saint-Jacques, dont le type évoque la 

pieuse époque de la besace et de la calebasse, tandis que sur la grève, 

à marée basse, les vieux qui rêvent passent et repassent l’havanau 

parmi les goémons et captent des chevrettes semblables en petit aux 

monstres de l’Apocalypse où les démons chevauchent.

   Et c’est des temps d’avril et c’est des temps d’hiver ! des vent-debout 

et vent-arrière ! et des suroîts et des noroîts ! et des grains noirs aux 

longs cheveux de pluie ! et des grains blancs à la crinière d’ouragan ! 

et des rafales ! et des cyclones ! et tous les souffles de la Rose ! 

et c’est des mers de lait et des mers de tapis ! et c’est des mers 

de fleurs vives à la folie et des mers de miroir sur quoi pour mieux 

se voir se penchent les jolies ! et c’est des mers d’avare où s’accaparent 

des trésors ! et c’est des mers de tigre à toison de brebis où l’on sent que 

des griffes descendent agripper les morts !

   Le soir venu, voilà, réintégrant leurs nids lointains là-bas dans les 

écueils de Camaret, les cormorans en deuil partis dès le matin, les uns 

dans l’air en vol triangulaire, les autres en escouade à fleur de vague, 

et ce vol bas évoque de très longues oreilles de chiens de chasse dont 

le corps usé par l’océan ne serait plus qu’un reste de carcasse.

   Ici l’on rit, l’on pleure, ici l’on vit, l’on meurt à la manière des légendes, 

gens de terre et gens de mer, et c’est toujours semaine puisque sans cesse 

on peine, et c’est toujours dimanche puisque des ivrognes — ô les 

tragiques trognes de Bretagne aux tout petits yeux de pervenche ! — 

vont et viennent sans cesse à travers la campagne et la lande et la ronce 

aux calvaires qui ronge l’ulcère du Temps.   

                                                            *

   Or c’est ici, Divine, ici que tu naquis, au hasard du voyage, en 

une étable ancienne de Lanvernazal en Roscanvel, ici que tu naquis, 

ô ma fille, ô ma vie, que tu naquis vers la mamelle de ta mère, 

entre les bouches et les yeux de tes frères ravis. 

 

Roscanvel, 28 septembre 1898.

 

Les Reposoirs de la procession,

Volume I : La Rose et les épines du chemin

Editions du Mercure de France, 1901

 

Du même auteur :

Les litanies de la mer (04/03/2014) 

Les Vieilles du hameau (04/03/2016)

Dialogue marin (04/03/2017)

« Océan / Divinité de houles… » (04/03/2018)

Pour dire aux funérailles des poètes (04/03/2019)