gil_jouanard[1]

 

Au bout de chaque jour, une terrasse de silence, et le verre d’une eau

semblable à la musique, cette source et ce crépuscule, soirée de pierres

fraîches, et les mots comme du bon pain, circulant dans la voix des arbres.

L’herbe du feu dans le fond du ciel ouvre un asile aux regards pensifs.

 

     Il peut arriver aussi qu’au travers de frais éboulis apparaisse en lumière

vive cette trace de ce qui fut un instant la forme de la vie et, plus loin, autre

forme, plus simple, ou plus compliquée, impasses ou raccourcis de formes.

On se penche, on tarde à se reconnaître, on se détache pourtant avec soin de

la roche et de la poussière, et l’on se porte avec précaution sur le bord d’une

cheminée pour se contempler dans l’experte lumière et se montrer à qui veut

entendre, fossile ou poème, irréfutable preuve que l’on fut cela, et ce geste

héroïque d’une planète pour sortir de soi et se regarder, pour prendre en

main, en mots, sa destinée, ô ancestrales formes, chants nouveaux, douce et

fière soif de l’anonymat.

 

     Limon des berges, irruption d’une main sur le ciel qui recule dans le matin,

regard, doux regard qui s’enlise, éruption, surrection du centre, ce feu serré

comme un poing ; ailleurs, montantes, frontières glacées, et puis, en moi,

l’envergure tranchante de l’ichtyosaure contre la cage de mes vertèbres, dans

la prison de mes tempes, de mon thorax. Mais mon humanité veille, refus des

souples mouvements de l’être. Vivre, certes vivre, vivres certes. Puis le centre

devient lueur, s’élargit jusqu’au printemps. Alors, alors, alors. Alors.

 

     N’y aurait-il que cette chaise, ce bois, ce rotin, que cette colle et cette cire,

n’y aurait-il que cette chaise de bois brun et de rotin jaune, que ce brun et ce

jaune clair, n’y aurait-il que cette chaise debout au bord du printemps dans un

angle de la pièce la plus nue, la plus vide et la plus silencieuse, n’y aurait-il que

ce jaune clair et ce brun moyen sur ce bois raboté, sur ce rotin tressé, rien ne

pourrait jamais plus aller de soi.

 

Lentement à pied, à travers le Gras de Chassagne

In, Revue « Arfuyen III »

 

Du même auteur :

« Le tourbillon des chants de la lisière… » (05/03/2016)

« Sonnailles… » (05/03/2017)

Al-Kimiya, II (05/03/2018)

« Fibres... » (05/03/2019)