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Ave, Massilia

À Edmond Rostand.

 

Règne de sa majesté la fleur ! arène de la cigale et de l’abeille parmi le trin du

fifre avec le tambourin ! mosaïque de l’ail, de l’olive, de la fève, de la figue, du

raisin, de la cerise, de la nèfle, de l’avélane, de l’amande, de la chichourle, de

l’azerole, de la sorbe, de l’oignon, de la pomme d’amour, de l’aubergine, du

poivron, du concombre, de la pastèque, du melon, du caroube, de la pistache,

du piment, de la datte, de la banane ! fanfare de la sardine vive, de la brousse

du Rove et de la betterave de Gardane ! triomphe de la favouille, de l’oursin,

de la clovisse, de la moule, de la marluce à la matrace, de la brandade et de la

bouillabaisse où se hérisse la rascasse ! apothéose du nougat, du muscardin, du

berlingot, des santons, de la pompe et des chichis frégis de la Noël, de Pâques

et de la Saint-Michel ! foire de Pistachié, du Bohémien, du Maire, du Ravi, du

Roi Maure et de l’Ange de la Crèche ancienne ! Marseille au collier

d’agachons ! Marseille à la tayole de cabanons ! eldorado de brunes filles aux

hanches de féerie et de sveltes garçons au gosier d’opéra ! fière cité coiffée de

tuiles comme d’un rouge bonnet de Phrygie ! ville aux balcons et terrasses de

balicot où tout rit, tout caligne, tout chante, tout claque, tout craque, tout danse,

tout blague ! Marseille, splendide caresse entre une mer de lilas et des collines

de farigoule que garde grandiose une Vierge d’or dressée dans une atmosphère

de safran, ô Marseille, salut !

 

Salut, rivage où s’échoua la Magdeleine de folie qu’aima Celui par qui cette

vilaine devint une jolie en paradis ! Salut, môle légendaire où la Beauté de

Phidias s’en vint, à travers la farandole des flots et des fines guirlandes des

brises, poser sa merveille ! ô Marseille païenne ! ô Marseille chrétienne ! joute

de Vénus et de Puget ! galéjade de Mireille et de Monticelli ! Marseille, reine

de l’harmonie, de l’amour, de la pitié : palme, laurier, fenouil, olivier !

Marseille, fille de l’Orient ! Marseille, amante de l’Espagne ! Marseille,

maîtresse de l’Italie ! Marseille, sœur du monde entier ! Marseille, ô Marseille

dont mon enfance a tété le soleil et sablé le mistral, je t’aime, ô mère, ô ma

patrie, je t’aime et, malgré ma haine des marchands que recèle ton temple,

Marseille, poète à son retour d’exil, je baise ton front d’aurore, tes yeux de

cassis, ta bouche de grenade, tes seins d’orange et ton corps d’ambre, tes bras

et tes cuisses de marbre, tes pieds de saphir, et je baise encore ton cœur de

pourpre et ton âme de diamant, comme je baiserais l’arc-en-ciel de Dieu même,

– ô Marseille, salut !

                                                                                                                     Marseille, 1899.

 

De la colombe au corbeau par le paon,

Editions du Mercure de France, 1904.

Du même auteur :

Les litanies de la mer (04/03/2014) 

Roscanvel (04/03/2015)

Les Vieilles du hameau (0403/2016)

Dialogue marin (04/03/2017)

Prière à l’Océan (04/03/2018)

Pour dire aux funérailles des poètes (04/03/2019)

Litanies du verbe (04/03/2020)

Sur un ruisselet qui passe dans la luzerne (24/04/2021)

Pâque de la parole (27/04/2022)