3672bb4f58223b12b637bed29f3da316_large[1]Dessin de David Levine. The New York Rewiev of Books, 16/05/1974

 

Réponse et réconciliation

Dialogue avec Francisco de Quevedo

 

I

Ho de la vie ! Personne qui me réponde ?

Roulèrent ses paroles, éclairs gravés

dans des années qui furent des rocs

et se perdent maintenant dans le brouillard.

La vie ne répond jamais.

Elle est sans oreilles, et ne nous entend pas.

Elle n’a pas de langue et ne nous parle pas.

Elle ne passe ni ne s’arrête :

C’est nous qui parlons,

c’est nous qui passons

pendant que nous entendons,

d’année en année, d’écho en écho

rouler nos paroles par un tunnel sans fin.

 

Ce que nous appelons la vie

en nous-même s’écoute, parle avec notre langue

et à travers nous prend de ses nouvelles.

En la décrivant, nous sommes son miroir :

Nous l’inventons.

Invention d’une invention : elle nous a faits

sans savoir ce qu’elle faisait,

nous sommes un hasard qui pense.

Créature de reflets,

créée par nous en la pensant,

elle se jette en des abîmes fictifs.

Profondeurs, transparences

Où flotte ou s’enfonce, non la vie : son idée.

Elle est toujours ailleurs, toujours autre,

elle a mille corps, et pas un seul,

jamais ne bouge et jamais ne s’arrête,

elle naît pour mourir et en mourant renaît.

 

La vie est-elle immortelle ? Ne lui demande pas

car elle ignore elle-même ce qu’est la vie.

Nous autres, nous le savons :

elle aussi devra mourir un jour,

et revenir au commencement,

à l’inertie du principe.

Fin de la veille, de ce jour et demain,

dissipation du temps

et de son envers, le néant.

Après - y aura-t-il un après,

l’étincelle primitive s’allumera-t-elle

la matrice des mondes,

perpétuel retour à la roue insensée ?

Nul ne répond, car nul ne sait.

Nous savons que vivre est se dévivre.

 

II

Printemps violent, jeune fille qui s’éveille

sur une couche verte gardée par des épines ;

arbre du midi, chargé d’oranges :

tes soleils minuscules, fruits d’une flamme fraîche ,

dans ses paniers transparents les recueille l’été ;

l’automne est sévère, sa froide lumière

aiguise son couteau sur les érables rouges ;

janviers et févriers : leurs barbes sont de glace

et leurs yeux des saphirs que liquéfie avril ;

la vague qui s’élève, la vague qui s’étend,

apparitions-disparitions

dans la course circulaire de l’an.

 

Tout ce que nous regardons, ce que nous oublions,

la harpe de la pluie, le paraphe de l’éclair,

la prompte pensée, reflet qui se mue en oiseau,

le sentier qui doute entre des méandres,

les hurlements du vent

perçant le front des montagnes,

la lune à pas de loup sur le lac,

haleine des jardins, palpitation nocturne,

sur le plateau calciné le campement d’ étoiles

les combats de reflets dans la blanche saline,

la fontaine et son monologue,

la calme respiration de la nuit couchée

et le fleuve qui l’enlace, le pin sous l’étoile

et les vagues sur la mer, statues instantanées,

le troupeau de nuages que fait paître le vent

dans les vallées somnolentes, les pics, les abîmes

le temps de venu roc, les ères congelées,

le temps faiseur de plutonium, faiseur de roses,

le temps qui fait toujours tandis qu’il se défait.

 

La fourmi, l’éléphant, l’agneau et l’araignée :

étrange monde nôtre des créatures de glaise

qui naissent, mangent, tuent, dorment, jouent, copulent

et qui sourdement savent qu’ils meurent.

Notre monde de l’homme, étranger et si proche,

l’homme, l’animal avec des yeux à ses mains,

qui fouille le passé, scrute l’avenir,

avec ses histoires et ses vicissitudes :

l’extase du saint, l’argutie du scélérat ,

les amants, leurs joies, rencontres et discordes,

l’insomnie du vieillard dénombrant ses erreurs,

le criminel et le juste, cette double énigme,

le Père des peuples, ses palissades crématoires,

ses forêts de gibets, ses obélisques de crânes,

les vainqueurs et les vaincus,

les longues agonies et l’instant de bonheur,

le bâtisseur de maisons, celui qui les détruit,

cette page que je trace lettre à lettre

et que toi tu parcours d’un œil distrait,

toutes et tous, toute chose

est l’ouvrage du temps qui commence et s’achève.

 

III

De naître au mourir le temps nous enserre

entre ses murs intangibles.

Nous tombons avec les siècles, les années, les minutes.

N’est-il rien que chute, le temps, ou rien qu’un mur ?

Juste un moment, parfois, nous voyons

- non pas avec les yeux : avec la pensée –

le temps reposer dans une pause.

Le monde s’entrouvre et nous devinons

le royaume immaculé,

les formes pures, les présences

immobiles qui flottent

sur l’heure, fleuve arrêté :

le vrai, la beauté, les nombres, l’idée

- et la bonté, ce mot exilé

par notre siècle.

Instant qui ne pèse et ne dure,

instant hors de l’instant :

la pensée voit, et les yeux pensent.

 

Triangles, cubes, sphère, pyramide

et les autres figures de la géométrie,

pensées, dessinées par des regards mortels,

mais qui étaient là bien avant le principe,

sont le monde lisible,  sa secrète écriture,

origine et raison de la ronde des choses,

l’axe des mutations, fixité sans appui,

qui repose en soi-même, réalité sans ombre.

Le poème, la musique, le théorème,

présences non souillées, nées du vide,

édifices sans poids

construits sur un abîme :

dans leurs formes finies tiennent les infinis,

leur symétrie cachée régit aussi le chaos.

Puisque nous le savons, hasard point ne sommes :

racheté, le hasard revient à l’ordre.

Attaché au sol et à l’heure,

éther léger qui ne pèse,

la pensée supporte les mondes, leur poids

tourbillons de soleils convertis

en poignée de signes

sur quelque feuille de papier ?

Essaims giratoires

d’évidences transparentes

où les yeux de l’entendement

boivent une eau simple comme l’eau.

L’univers rime avec lui-même,

il se dédouble, il est multiple

sans cesser d’être un seul.

Le mouvement, ce fleuve qui parcourt sans fin,

avec les yeux ouverts, les pays du vertige

- ni haut ni bas, ce qui est lointain est tout près –

revient vers lui-même

                                    - sans revenir, devenu

source de quiétude.

Arbre de sang, l’homme perçoit, pense, fleurit

et donne d’insolites fruits : des paroles.

S’enlacent le senti et le pensé,

nous touchons les idées : ce sont des corps et des nombres.

Et tandis que je dis ce que je dis

tombent vertigineux, sans relâche,

le temps et l’espace. Ils tombent en eux-mêmes.

L’homme et la galaxie retournent au silence.

Cela importe-t-il ? Oui – mais n’importe :

nous savons bien que le silence est un air

et que nous sommes un accord dans le concert.

 

                                                                                                 Mexico, le 20 avril 1996.

 

 

Traduit de l’espagnol par Jean-Claude Masson

in, Octavio Paz : "Oeuvre"

Editions Gallimard (La Pléiade), 2008

 

Réponse et réconciliation

 

I

Ho de la vie ! Personne qui me réponde ?

Sa parole a roulé, éclair inscrit

contre les ans, pierres jadis, aujourd’hui brume.

La vie ne répond jamais.

Elle n’a pas d’oreilles pour nous entendre ;

ne nous parle pas, elle n’a pas de langue.

Elle ne passe ni ne demeure :

nous sommes, nous, ceux qui parlent,

qui passent,

cependant que nous entendons, écho sur écho, d’âge en âge,

rouler nos paroles par un tunnel sans fin.

 

Ce que nous appelons vie

s’écoute en nous, parle avec notre langue

et se connaît soi-même à travers nous.

Nous la fixons et sommes son miroir, nous l’inventons.

Invention d’une invention : c’est elle

qui nous a faits sans savoir ce qu’elle faisait,

nous sommes un hasard qui pense.

Créature de reflets,

par nous-mêmes créée en la pensant,

et qui s’abîme en des gouffres imaginaires.

Profondeurs, transparences

où flotte ou bien s’enfonce, non la vie : son idée.

Elle, toujours ailleurs, toujours autre,

épouse mille corps, aucun,

et jamais ne se meut ni ne s’arrête,

elle naît pour mourir et de mourir elle renaît.

 

Immortelle, la vie ? Ne l’interroge pas

puisqu’elle ne sait pas même ce qu’elle est.

Nous le savons :

elle aussi devra mourir un jour,

revenir au commencement, à l’inertie du principe.

Fin de l’hier, de l’aujourd’hui et du demain,

dissipation du temps

et du néant, son revers.

Après – y aura-t-il un après,

l’étincelle première ira-t-elle enflammer

la matrice des mondes,

perpétuel recommencement du tourbillon fou ?

Personne ne répond, nul ne sait.

La vie, nous le savons, est inassouvie.

 

II

Printemps sauvage, fille qui s’éveille

sur une couche verte cernée d’épines ;

arbre du plein midi, lourd d’oranges :

minuscules soleils, fruits de fraîche splendeur,

l’été dans ses corbeilles transparentes vous recueille ;

l’automne est grave, sa lueur froide

affûte ses couteaux sur les érables rouges ;

janviers et févriers, barbes de gel,

yeux de saphir que les avrils feront liquides ;

la houle qui se hausse, la houle qui s’apaise,

apparitions-disparitions

dans le cours circulaire de l’an.

 

Tout ce que nous regardons, ce que nous oublions,

la harpe de la pluie, le paraphe de la foudre,

la pensée vive, reflet en forme d’oiseau,

le sentier incertain entre ses méandres,

les hurlements du vent

qui perforent le front des montagnes ;

la lune à pas de loup sur le lac,

haleines de jardins, palpitation nocturne,

parmi les plaines calcinées le campement des étoiles,

bataille de reflets sur la saline blanche,

la source et son monologue,

le souffle serein de la nuit en repos,

le fleuve qui l’enlace, sous les astres le pin

et sur la mer les vagues, statues instantanées,

le troupeau des nuées que le vent mène à leur pâture

par les vallons endormis, les pics, les abîmes,

temps minéral, ères congelées,

temps travailleur de roses et de plutonium,

temps qui fait en se défaisant.

 

La fourmi, l’éléphant, l’agneau et l’araignée,

étrange monde à nous de créatures terrestres

qui naissent, mangent, tuent, dorment, jouent, copulent

et savent obscurément qu’elles meurent ;

monde nôtre de l’homme, lointain et proche,

l’animal avec des yeux sur les mains

qui transperce le passé, qui scrute le futur

avec ses histoires et ses vicissitudes :

l’extase du saint, l’argutie du pervers,

les amants, leurs délices, leurs rencontres et leurs discordes,

l’insomnie du vieillard et le récit de ses erreurs,

le criminel, le juste : double énigme,

le Père des peuples, ses parcs crématoires,

ses forêts d’échafauds, ses obélisques de crânes,

les victorieux et les vaincus,

les longues agonies et l’instant bénéfique,

le bâtisseur et celui qui dévaste les maisons,

cette page que j’écris, lettre à lettre,

et que tu parcours, toi, d’un œil distrait,

tous et toutes, tout

est l’œuvre du temps qui commence et qui s’achève.

 

III

De la naissance à la mort le temps nous enferme

entre ses murs intangibles.

Nous tombons avec les siècles, les ans, les minutes.

Le temps n’est-il que chute, rien qu’un mur ?

Tout un instant, parfois, nous voyons

– pas avec les yeux : par la pensée –

le temps se reposer en une pause.

Le monde s’entrouvre, nous devinons

le règne immaculé,

les formes pures, les présences

immobiles qui flottent

à la surface de l’heure, fleuve en suspens :

le vrai, le beau, les nombres, l’idée

– et la bonté, cette parole exclue

de notre siècle.

                          Instant sans pesanteur ni durée,

instant hors de l’instant :

la pensée voit, les yeux pensent.

 

Les triangles, les cubes, la sphère, la pyramide

et les autres figures de la géométrie,

pensées, tracées par des regards mortels,

mais qui se trouvent là bien avant le principe,

sont, lisible déjà, le monde, son écriture secrète,

la raison et l’origine du mouvoir des choses,

l’axe des changements, fixité sans support

qui repose en soi-même, réalité sans ombre.

Le poème, la musique, le théorème,

présences impolluées venues du vide,

édifices ingravides

par-dessus l’abîme levés :

en leurs formes finies trouvent place les infinis,

leur symétrie cachée gouverne encore le chaos.

 

Puisque nous le savons, nous ne sommes pas un accident :

le hasard, racheté, retourne à l’ordre.

Rivée au sol, à l’heure,

éther subtil qui ne pèse pas,

la pensée porte les mondes et leur masse,

tourbillons de soleils devenus

poignée de signes

sur la page quelconque.

Essaims giratoires

de transparentes évidences

où les yeux de l’entendement

boivent une eau simple comme l’eau.

L’univers rime avec lui-même,

se dédouble, il est deux, il est multiple

sans cesser d’être un seul.

Le mouvement, fleuve qui parcourt sans terme,

yeux grands ouverts, les pays du vertige

– ni haut, ni bas, le tout proche est au loin –

revient à soi

                       – sans revenir, redevenu

jaillissement de quiétude.

Arbre de sang, l’homme perçoit, pense, fleurit

et donne ses fruits insolites : des mots.

Le ressenti et le pensé s’embrassent,

nous touchons les idées : ce sont des corps, des nombres.

 

Et pendant que je dis ce que je dis

tombent, vertigineux, sans trêve,

le temps et l’espace. Ils tombent en eux-mêmes.

L’homme et la galaxie retournent au silence.

Est-ce important ? Certes – et sans importance :

car nous savons que le silence est musique

et nous, juste un accord dans le concert.

 

                                                                                                   Mexico, 20 avril 1996

 

 

Traduit de l’espagnol par Claude Estéban

In, Revue Po&sie, N°80

Belin éditeur, 1997

Du même auteur :

L’avant du commencement /Antes del Comienzo (17/01/2015)

Pierres de soleil / Piedra de sol (17/02/2016)

Hymne parmi les ruines / Himno entre ruinas (10/02/2017)

Source (10/02/2018)

« Même si la neige tombe... » (10/02/2019)

Elégie ininterrompue / Elegía interrumpida (10/02/2020)

Mise au net / Pasado en claro (10/02/2021)

Le temps même / El mismo tiempo (10/02/2022

La vie tout simplement / La vida sencilla (10/02/2023)

 

Respuesta y reconciliación

 

I

¡Ah de la vida! ¿Nadie me responde?

Rodaron sus palabras, relámpagos grabados

en años que eran rocas y hoy son niebla.

La vida no responde nunca.

No tiene orejas, no nos oye;

no nos habla, no tiene lengua.

No pasa ni se queda:

somos nosotros los que hablamos,

somos los que pasamos

mientras oímos de eco en eco y de año en año

rodar nuestras palabras por un túnel sin fin.

 

Lo que llamamos vida

en nosotros se oye, habla con nuestra lengua

y por nosotros sabe de sí misma.

Al retratarla, somos su espejo, la inventamos.

Invento de un invento: ella nos hizo

sin saber lo que hacía,

somos un acaso pensante.

Criatura de reflejos,

creada por nosotros al pensarla,

en ficticios abismos se despeña.

Profundidades, transparencias

donde flota o se hunde, no la vida: su idea.

Siempre está en otro lado y siempre es otra,

tiene mil cuerpos y ninguno,

jamás se mueve y nunca se detiene,

nace para morir y al morir nace.

 

¿La vida es inmortal? No le preguntes

pues ni siquiera sabe que es la vida.

Nosotros lo sabemos:

ella también ha de morir un día

y volverá al comienzo, la inercia del principio.

Fin del ayer, del hoy y del mañana,

disipación del tiempo

y de la nada, su reverso.

Después – ¿habrá un después,

encenderá la chispa primigenia

la matriz de los mundos,

perpetuo recomienzo del girar insensato?

Nadie responde, nadie sabe.

Sabemos que vivir es desvivirse.

II

Violenta primavera, muchacha que despierta

en una cama verde guardada por espinas;

árbol del mediodía cargado de naranjas:

tus diminutos soles, frutos de lumbre fresca,

en cestas transparentes los recoge el verano;

el otoño es severo, su luz fría

afila su navaja contra los arces rojos;

eneros y febreros: sus barbas son de yelo

y sus ojos zafiros que el mes de abril licúa;

la ola que se alza, la ola que se tiende,

apariciones-desapariciones

en la carrera circular del año.

 

Todo lo que miramos, todo lo que olvidamos,

el arpa de la lluvia, la rúbrica del rayo,

el pensamiento rápido, reflejo vuelto pájaro,

las dudas del sendero entre meandros,

los aullidos del viento

taladrando la frente de los montes,

la luna de puntillas sobre el lago,

hálitos de jardines, palpitación nocturna,

en el quemado páramo campamento de estrellas,

combate de reflejos en la blanca salina,

la fuente y su monólogo,

el respirar pausado de la noche tendida

y el río que la enlaza, bajo el lucero el pino

y sobre el mar las olas, estatuas instantáneas,

la manada de nubes que el viento pastorea

por valles soñolientos, los picos, los abismos,

tiempo hecho rocas, eras congeladas,

tiempo hacedor de rosas y plutonio,


tiempo que hace mientras se deshace.

 

 


La hormiga, el elefante, la araña y el cordero,

extraño mundo nuestro de criaturas terrestres

que nacen, comen, matan, duermen, juegan, copulan

y obscuramente saben que se mueren;

mundo nuestro del hombre, ajeno y prójimo,

el animal con ojos en las manos

que perfora el pasado y escudriña el futuro,

con sus historias y vicisitudes:

el éxtasis del santo, la argucia del malvado,

los amantes, sus júbilos, encuentros y discordias,

el insomnio del viejo contando sus errores,

el criminal y el justo: doble enigma,

el Padre de los pueblos, sus parques crematorios,

sus bosques de patíbulos y obeliscos de cráneos,

los victoriosos y los derrotados,

las largas agonías y el instante dichoso,

el constructor de casas y aquel que las destruye,

este papel que escribo letra a letra

y que recorres tú con ojos distraídos,

todos y todas, todo,

es hechura del tiempo que comienza y se acaba.


III

Del nacer al morir el tiempo nos encierra

entre sus muros intangibles.

Caemos con los siglos, los años, los minutos.

¿Sólo es caída el tiempo, sólo es muro?

Por un instante, a veces, vemos

– no con los ojos: con el pensamiento –

al tiempo reposar en una pausa.

El mundo se entreabre y vislumbramos

el reino inmaculado,

las formas puras, las presencias

inmóviles flotando

sobre la hora, río detenido:

la verdad, la hermosura, los números, la idea

– y la bondad, palabra desterrada

en nuestro siglo.

Instante sin duración ni peso,

instante fuera del instante:

el pensamiento ve, los ojos piensan.

 


Los triángulos, los cubos, la esfera, la pirámide

y las otras figuras de la geometría

pensadas y trazadas por miradas mortales

pero que están allí desde antes del principio,

son, ya legible, el mundo, su secreta escritura,

la razón y el origen del girar de las cosas,

el eje de los cambios, fijeza sin sustento

que en sí misma reposa, realidad sin sombra.

El poema, la música, el teorema,

presencias impolutas nacidas del vacío,

edificios ingrávidos

sobre un abismo construidos:

en sus formas finitas caben los infinitos,

su oculta simetría rige también al caos.

 

Puesto que lo sabemos, no somos un acaso:

el azar, redimido, vuelve al orden.

Atado al suelo y a la hora,

éter ligero que no pesa,

soporta el pensamiento los mundos y su peso,

torbellinos de soles convertidos

en puñado de signos

sobre un papel cualquiera.

Enjambres giratorios

de transparentes evidencias

donde los ojos del entendimiento

beben un agua simple como el agua.

Rima consigo mismo el universo,

se desdobla y es dos y es muchos

sin dejar de ser uno.

El movimiento, río que recorre sin término,

 

con los ojos abiertos, los países del vértigo

– no hay arriba ni abajo, lo que está cerca es lejos –

a sí mismo regresa

– sin regresar, ya vuelto

surtidor de quietud.

Árbol de sangre, el hombre siente, piensa, florece

y da frutos insólitos: palabras.

Se enlazan lo sentido y lo pensado,

tocamos las ideas: son cuerpos y son números.

Y mientras digo lo que digo

caen vertiginosos, sin descanso,

el tiempo y el espacio. Caen en ellos mismos.

El hombre y la galaxia regresan al silencio.

¿Importa? Sí – pero no importa:

sabemos ya que es música el silencio

y somos un acorde del concierto.

 

                                                                  México, a 20 de abril de 1996

 

Reflejos : Réplicas. Diálogos con Francisco de Quevedo

Editorial Vuelta, México, 1996

 

Poème précédent en espagnol :

Federico Garcia Lorca : Carrefour / Encrucijada (19/12/2023)

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