Carnets_de_la_isla_Yves_Prié[1]

 

L’atelier du peintre

 

Je garde de l’île le souvenir de ses grèves et de l’ombre absorbant le paysage.

 

Le silence de la mémoire ouvre l’horizon ; le peintre par ses gestes restaure

l’offrande des couleurs. Le vent, dans ses crayons, lave l’horizon. L’été affranchit

la falaise de ses pluies. J’apprends dans les méandres du dessin.

 

 

 

La vague en son estuaire ignore les doutes de l’amont, les replis de la rivière

égarés dans l’anse d’une terre apaisante. Un enfant affronte les brumes d’une

aube froide et y traque l’hypothétique éclat d’une écaille. La ligne, bien repliée,

portera longtemps la trace de l’espoir envolé.

 

Mais au large, sur la mer, ce sont d’autres combats entre lumières et ombres des

profondeurs. Au silence des berges lentes s’oppose la rumeur sourde des reflux,

le râle de la vague sur l’arête d’un récif, l’aimantation du soir sur l’acier de la mer.

 

Le peintre arrête son geste, interroge ce qui naît sous sa main. Sera-t-il le visage

inquiet de cette séparation ?

 

 

 

A même le sable

à la recherche de la pépite

qui réchauffera son regard

 

Sait-il que le soleil

à l’aplomb

chasse les présages funestes

 

Le monde se rit

d’une aube improbable

 

Au front enténébré du jour

il oppose la noble résistance

de saisons patientes

 

 

 

En cet instant

partage des eaux

 

Qui de l’amont ou de l’aval

retient l’autre

 

Laissant le vent

lisser la crête des vagues

 

 

 

Il lui fallait voir

et rêver le monde

 

Aiguisant l’outil

qui fauchera l’averse

des jours ombrageux

 

La rumeur est là

sourde et active

 

dans l’attente

des changements

que révèlera l’aube

 

le rivage est un enclos

où se livrent

des combats heureux

 

 

 

L’hiver est un livre ouvert

dans les tempêtes

Il te revient de rassembler les signes

 

Accorde ton chant

aux angoisses de la nuit

 

*

 

L’éternité sera

l’instant où le paysage

s’est ouvert à ton regard

dans le vertige du silence

 

 

 

Dans l’incessant remue-ménage

de terre et d’eau

 

Dans la fracture des falaises

à l’aigu du désir de vivre

Il heurte le papier de ses rages

 

Immortel langage

de mots et de couleurs

 

laissant

le jour se perdre

dans les incertitudes

de l’ombre

 

 

 

Et toujours renaître

réinventer le monde

dans les plis du rocher

où la vague creuse l’abri

 

 

 

Le monde est là

son regard n’y trouve

aucun repos

 

Le feu ronge ses nuits

il aurait préféré le naufrage

 

Un voile dans ses yeux

ternit à jamais le jour

 

 

Carnets de l’Île et autres poèmes

Editions Rougerie, 87220, Mortemart,2021

Du même auteur :

Esquisses pour un hiver (09/03/2016) 

Glanes (10/03/2017)

« Ce fut une longue attente… » (10/03/2018)

« Que nous soient rendues... » (14/01/2020)

« Fumées lentes sous la nuit... » (14/01/2021)

Passage des amers (14/01/2022)

Le désir d’une île (14/01/2024)