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Passage des amers

 

Le paysage ne fait pas la mélodie

mais il donne le ton.

André SUARES

 

Je ne sais rien

De la mer et de ses îles

 

Sont-elles passages

Pour un ailleurs que le vent ouvre

Au gré des courants

 

 

 

Le paysage hésite entre ombre et lumière. Il y

aura toujours un espoir errant sur le monde

 – une longue phrase guettant son écoute –

le temps passe et épuise notre attente. Mais,

ce soir, l’horizon est posé, là, familier, dans le

couchant, le vent est immobile dans la trans-

parence de l’eau. Le silence capte la lumière ;

j’apprends la mer, ses assauts qui brûlent la

pierre.

 

 

 

Remous entre ciel et terre

Une vague assaille l’horizon

Sa crête un instant

Ronge l’air

 

 

 

Ferons-nous le compte des heures

Passées à fixer l’horizon

 

Il y a trop de pierres

Trop de vagues

 

Nous nous étonnons de ce monde

Suspendu à l’hésitation d’une falaise

 

Son existence est figée dans le vide où

Terre et mer s’ignorent

 

Ce soir

A son flan un arbre consume le couchant

 

 

 

Au cœur de la nuit nous connaissons le doute,

l’aspiration des grands fonds ; elle inhale la

senteur des remous, nous touchons la pourriture

des déchets. Le monde claudique, heurte les

falaises, arrache la pierre comme le réprouvé ses

haillons. Il n’y a plus d’horizon. Seulement la

boue des cauchemars recouvrant la peau du

sommeil.

 

 

 

Il y a un feu sur le rivage – vestige des naufrageurs

ou appel au retour ? Sa flamme use l’air et tient

la nuit en éveil. Le voyage touche à sa fin, qu’en

restera-t-il ? Tu auras rapproché d’autres marges

et appris à reconnaître le visage de l’homme.

Tu te souviendras de l’exilé essayant de sauver

du crépuscule l’ombre de ses enfances ; étrange le

chant ainsi enfanté dans les vanités de l’histoire.

Où va le sable s’échappant de la main ?

 

 

 

J’approche mot à mot

Un horizon inconnu

 

Ce n’est que le temps qui heurte le hublot

 

Un bref répit entre

Marée et crépuscule

Entre écume et brume de mer

 

Passager précaire

Je devine la houle du rivage

 

 

 

Une mouette dessine l’horizon, son vol immo-

bilise l’instant. Que savons-nous du temps

qu’allonge le retournement du sablier, du

regard égaré dans le taillis brisé de la beauté ?

Nous sommes ce point dans l’espace, fil tendu

sur l’abrupt des falaises.

 

De nos folies subsistera-t-il l’écaille des nuits ?

 

 

 

Un feu là-bas

A la limite du regard

 

Nous ne sommes qu’une île

Sur la frange du temps

 

Recousant les rives de la mémoire

Remuant fonds et sillons

 

Dispersés dans l’infini du regard

Lueurs éphémères

 

 

 

Il nous reste de ce passage l’image d’un bel

automne, d’un feu consumant les dernières

miettes du jour. Nous avons confié à nos

regards aveugles les frontières qui inquiètent

nos veilles. La nuit ne nous protègera plus ;

nous naviguons dans le doute, l’absence des

rivages. Quelque part la certitude d’un havre

nous attend, pour l’heure contentons-nous de

la promesse des cartes établies une fois pour

toutes comme seules limites à nos errances.

 

 

 

Personne ne se souviendra de tes mots. Ta voix

s’évanouit dans l’eau, elle ne restera qu’une

vibration frôlant la pointe d’un rocher, comme

une incision sur la pointe de l’air. Rien de grave

dira la radio marine, juste un écho sur les écrans.

 

 

Carnets de l’Île et autres poèmes

Editions Rougerie, 87220, Mortemart,2021

Du même auteur :

Esquisses pour un hiver (09/03/2016) 

Glanes (10/03/2017)

« Ce fut une longue attente… » (10/03/2018)

« Que nous soient rendues... » (14/01/2020)

« Fumées lentes sous la nuit... » (14/01/2021)