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Pour les 50 ans de Balthazar

 

Ne jamais dire son rêve

A celui qui ne vous aime pas

L’oreille hostile est tarie

La bouche amère calomnie

La haine vomit le sable du sablier

Plus vite toujours plus vite

La nuit trahie avorte

Une passion au présent déjà passée

Et la peur ne fait qu’augmenter

La rage du caïman

La taille du cancer

Enfouissez vos rêves dans les poches sous vos yeux

Ils seront à l’abri de l’envie

Ils seront à l’abri de l’adage

Qui veut que l’africain babille

Et que tous les vieux sont sages

 

Les eaux de ce pays-là ne s’écoulent jamais

Les marins ne craignent point la tempête

Les femmes n’entament plus les rondes de l’enfance

Leurs maisons dissonantes voguent autant que des navires

Aveugles elles plongent sous la neige

Aveugles elles rejaillissent dans l’écume du printemps

Confondant le temps qu’il fait avec le temps qui passe

mais le nid si parfaitement circonscrit s’asphyxie

La pluie et les beaux draps couvent des œufs de serpent

Laissez toute espérance le vent du Nord s’est tu

Les yeux blancs de l’oubli sont fixés à tout jamais

et l’inconnu ne reviendra plus de l’exil

 

Connais-tu la vieille femme qui veille

A la porte de la mort

Elle arbore une perruque couleur de cafard

Dans sa bouche niche une dent de cheval

Fruit de la rancune

Cadeau du vent fou

Je ne sais

Elle troue sa langue de sa pointe acérée

Si elle mange elle renaît dans l’enfer des affamés

Prix payé à la chance qui, elle, porte un râtelier

Inaccessible à la maladie

Esclave d’un esclave

Elle connaît le chemin du retour

Mais ne saurait s’y rendre

Car ses jambes coupées fanent dans un vase

Et sa bouche pleine de boue

Rit le rire maniaque des lèvres d’Istanbul

Elle glisse, glisse d’un rêve à l’autre

Dans le sommeil granitique

De la tombe

 

Connais-tu l’odeur de la boue

qui suinte entre les dents pourries

Ces dents piliers de basalte

Erodés par les vagues de viande

Qu’est la vie

Dents de la vieille femme qui veille

A la porte de la nuit

Elle couvre nos morts de sa langue sucrée

Malaxant ceux qui hier encore oui seulement hier

Parlaient haut marchaient droit

Dans la vase gluante de sa salive mortifère

Elle retient son souffle quand le vent solaire s’abat

Du haut de la montagne

Dans sa bouche la boue devient poussière

Vite avalée avant la prochaine grande marée

De boue

Et l’homme dit à l’homme

Pourquoi coulez-vous si tranquille

Et l’homme répondit à l’homme

Vous coulez vite et moi lentement

Malgré cela nous nous enfonçons tous deux

Chacun dans son abysse assigné

Voilà tout.

1984

 

Prose & poésie, œuvre complète

Editions Actes Sud, 13200 Arles

De la même autrice :

Bleu comme le désert (21/01/2014) 

Le téléphone sonne (21/01/2015)

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