2014-rigal[1]

 

Fondus au noir

 

paroles en avant du temps

comme une sueur de l’être

(si de l’être il y avait) semence

paraboliquement jetée aux ronces

aimant songe comme présent

au monde qui se grise et dégrise,

et pour l’arraisonner peut-être

avec mes cris d’Orphée ?

 

(ce pain de basalte qui te regarde,

quel désir t’en gardera ?

 

ils naissent tous dans la crèche

tes fils, reçoivent les coups

qui t’ont manqué, s’éprouveront

à ta douleur, navrés de même.

 

rien n’est présent comme ce noir.

 

 

 

 

                        on se détourne

ainsi qu’au temps des pères impassibles

de la ville qui brûle on va où rien

n’appelle rien n’enjoint y la tranquilidad

de la nada nous l’avons :

 

un rayon tombera demain de soleil jaune

sur la table et le pain, le bol, les mains,

passée la maigre aurore ; la chair peu à peu

se résorbe déjà léguée à qui se jette

à cœur aveugle vers son insu : un sourire

contre tout exhalé, une insistance à naître

que ce copeau du temps sous la hache

et l’ahan jailli ou arraché...

 

 

 

 

en même ou autre temps je pérorais

souhaitant de disparaître, échassier

famélique sur un style perché,

ou bien dans le désert extrême

clignais à la chaux aveuglante, assis

dans l’ombre grêle des épines, buvant

un alcool transparent, je répétais ma fin

abstraite dans l’improbable conjonction

des hypothèses que je suis, excentrique

voisin du bouc et du serpent, animaux

incisifs – au point de fuite,

au point d’ancrage où tout est dit.

 

 

une croix manchote, à présenter vous-même

sur bleu crissant avec des lézards

gris jaunes entre les pierres,

sur ciel glauque avec œillets sauvages,

sur ciel de neige avec corbeau perché

(muet, le corbeau : il se suffit)

mais spécieux toujours le ciel,

faisant celui qui sait, qui passe

pour tout le monde et aussi

pour les pauvres sur la terre acide

qui ne peuvent plus mettre

un mot devant l’autre, qui

buttent au fond des vallées

noires sur le feu croupi

et le monde comme il hait

 

 

un cri gelé dans le nul

du ciel irréparable, quelques mots

qu’aucun souffle ne porte ni

brise n’emporte – adieu Botticelli

et les parfums de Flore, les arabesques

et l’encens de la chair et l’innocence,

disait-on, la faconde des continents

déroulés pour nos pas jusqu’au rivage,

à la morsure de l’autre et même

océan, à un extrême de ce monde

où le sang est partout et l’homme

nulle part sinon dans sa rage

blanche et ses quelques mots où rien

ne passe ...

 

 

 

DASEIN

 

l’azur deux fois dissous et les pâles

odeurs, la viorne et le gaillet, l’eau

labiale, labile, exténuée,

pas d’autre rive, mais rien mais

le désert, embrumé de soi-même,

qui se prend pour le styx et l’alphée.

 

Amont cela se tait cela perdure

cela veut ;         cela rêve la fable

ineffable des pierres

                                   présentes :

suis cela, n’attends personne.

 

 

 

le désir est un devoir austère

vivant de ruines et de roc

de miettes de roc de sable

volé au vent des bribes

jamais vues qui font la joubarbe

et l’orpin leur vie charnue

et même une sorte de fleur

stellaire dans l’été strident

 

, nourri de ruines éboulis

et décombres au pied de pitons

arbitraires de donjons de villages

croûlants au-dessus des plateaux

anonymes façades faméliques

orbites noires regard hurlants

qui ont vu l’indéniable le blanc

ultime,  

             et qui traversent,

 

 

et ce serait midi bleu de toujours

les pierres trembleraient dans cette paix

parmi les buissons crochus le souvenir

des huiles et des bronzes du couteau

de l’aveugle et du sang déjà séché

sur les gradins déjà représenté

 

                                        on penserait

dans le silence vertical du destin

immanent imminent (c’est-à-dire

le hasard perché au bord du temps)

chaque mot écho de ce silence

chaque écho la forme qui le nie :

ne pas crier surtout      souffrir

que cela dure       garder la pause   

 

 

 

 

AUTRE JARDIN

 

à petits pas dans l’absolue

transparence du jour        laissés

au clou rouillé dans la cabane

les oripeaux qui feront bien encore

un hiver de pluies bénignes

sur les rangs les carreaux les parterres

où vaque la diligente et vertueuse

abeille qui ne faillit jamais

la vie finit au mur patient

avec ses arbres dressés matés

ses candélabres la nuit avance

à petits pas

 

 

 

au-delà est le sable où la voix

se décharne

où ce je de hasard prend lieu trouve

à redire remet en signes ce jour

d’aveuglante et vacante clarté,

somme des couleurs fondues, fantôme

d’un spectre, de ce qui fut perdu,

détourné par transactions occultes

hors la vue du noteur, mal armé

pour le dire autant qu’il y a cent ans.

 

je ne suis plus ma mort mais ce procès

en moi sans moi du temps qui se délite :

nul complot ne s’ourdit nul ne juge

ni ne suis condamné à gésir

et gémir mortifié dans la fange

les bras en croix : la chair est charitable

le peu qui reste) et, consumée, le feu

demeure

 

 

 

DEUX FIGURATIONS

DU MËME POUR HENRI

 

1

Demain il fera jour et j’aurai bien

quelques mots souffreteux à lancer

aux dents du monstre comme le violoneux

sa brioche aux loups – et puis courir

époumoné jusqu’à la porte

sans serrure et c’est la male bête

qui la fait battre qui était là

avant moi au fond du couloir gris

de l’enfance parmi les sabots

et les pèlerines mouillées

 

Demain il fera jour

                                sur aujourd’hui

on reverra

on rêvera le tiède vol de la bécasse

sous bois dans la fluide lumière

brève aussitôt reprise et ravalée

dernier lapsus du soir     et les feuilles

de bouleau pourriront avec leur coutumière

légèreté

 

 

2

mais nus mais démunis et chevrotant

nos mots de passe péripathétiques

jetés à la taulière qui nous lorgne

depuis toujours et qui les pique

un          à          un

en nourrit son caquet mécanique

gratte la poussière et dit :

« ne m’oublie pas !»

 

SAGESSE

 

il est debout devant sa porte

peinte en bleue et considère

les choses considérables de la vie

le chien qui se gratte, les moutons

dans le ciel, les oiseaux dans l’arbre,

les outils pourrissants dans l’herbe

déterminée ;     regarde le vent

passer de galerie en suroît

puis plein ouest où sont les îles

et les dormants ;      ajuste sa pipe

en conséquence

 

 

LE FOND DES CHOSES

 

et parole se perd dans l’épaisseur

du temps et de la pierre ou bute

enfin heureuse presque de s’éteindre

sur un objet définitif l’inerte

et le terni l’indifférent

et différent caillou gris dehors

gris dedans qu’on effrite cherchant

ce sourire autarcique et béat

qu’il devrait avoir, ce miroitement,

pulsation peut-être, cette intermittence

première, invitation au verbiage, res-

source de tout dire et juste retour

des gloses...

 

MALADETTA, MAI DETTA

 

vous avez tout tenté même le diable,

peint sur le ciel précaire une muable

éternité (tel l’or froid au matin

des feuilles sèches qui prennent jour

et grâce trop tard, évoquent

à gestes vagues un au-delà

répétitif (vert bronze gluant puis

sec, grisé, bistre clair, vieil or froid...

 

avez tâché de reporter la suite

et fin du souffle à la traite

prochaine

                observé le neutron zigzaguant

qui cogne dans le crâne

                                        inutilement

questionné Yorick :     la mort

est innombrable         elle est

dans votre dos    ne vous retournez pas

 

 

MORTE EAU

 

même la nuit elle continue

délite arase et ronge lente

ment mais retirée dérobée

aux amants fourbus lointaine

comme dieu n’était qu’elle pue

charitablement et laisse voir

ces exudats ce grouillement

de bêtes molles ce lit

jonché d’ordure c’était cela

la matrice du temps l’infinie

patience des choses (et que si

leur excès me navre j’aurai toujours

le mot pourrir

 

 

Fondus au noir

Editions Folle Avoine, 35137 Bédée,1996

 

Du même auteur :

« Une fois, / Les écluses s’ouvrirent… » (16/03/2015)

Des fins premières (25/08/2016)

« rouillés sont les vaisseaux friables… » (25/08/2017)

Nord Nord-Ouest par Ouest (25/08/2018)

Pour tenir lieu (25/08/2019)

Problématique (25/08/2020)