en-avril-denis-rigal-a-sorti-un-chien-vivant_3991282[1]Juin 2018. Le Télégramme (Rémi Simonet)

 

Combaneyre

 

                                                                      In Memoriam

                                                           Jacques Moutte 1895- 1915

                                                           Maria Violatel 1895 – 1974

 

1

... mais le vent le vent lumineux

sous les nuages de plomb argentifère

la fraîcheur du sang qui passe

(cela qui mousse où le soleil s’abîme)

 

le seul tombeau

c’est le sable du fleuve quartz

et mica (c’est moins que rien)

qui commence à la source

 

(je l’entendais dans le fourré ardu ;

j’ai rampé ; elle crachait des paillettes

noires     des grains bistres ;     j’ai regardé

longtemps)

 

2

Près du ruisseau glacial et gris

les charbonniers cuisaient les truites sur leur pelle,

des bêtes souples passaient sans hâte,

le seigle s’évertuait, aussi la ronce,

l’arrête-bœuf et le chardon.

Le soir mauve, on le sentait monter des fonds

comme le froid de la ciguë ;

 

c’était cela le train du monde : le matin

les sabots qui râclaient  les dalles en bas

la vaisselle choquée le feu qu’on pique

peu de mots

je me rendormais dans la tiédeur aïeule

je ne savais rien.

 

3

C’était avant la première mort,

le corps en travers du chemin,

la laisse jaune du reflux

sur le visage, la peau tendue sur l’os ;

la chienne gémissait à ses pieds.

 

Cela sous le matin calme

cerclé de lents rapaces

(le milan charognard sur deux notes :

sifflé long, brève abrupte,

très haut dans le ciel définitif).

 

4

Puis la longue veillée et jésus

le fruit de vos entrailles

reine du ciel

est béni

maintenant

étoile de la mer

et à l’heure de notre mort

 

(la source persistait de plein droit,

muscle d’eau, transparente oriflamme,

sang de la terre, parole d’en-bas,

alors et maintenant

et à l’heure de notre mort)

 

C’était le temps des cèpes des rares

gyromitres au long pied cendré

des lièvres tapis sous le vent

c’était le temps

 

5

A force les sources creusent autour d’elles :

 

Y viennent les joncs les lentilles d’eau

le saponaire et le cresson

de la vase, beaucoup ;

des larves malveillantes

et le plaisant dytique avec sa bulle au cul.

 

A la fin les sources

se noient elles-mêmes

 

et l’homme boit son sang

ou sa sueur

c’est selon.

 

6

Le temps a d’étranges hoquets

 

l’hiver arase tout

brise brûle rouille et pourrit

les sources vont en terre

portent patiemment

se délivrent au dégel

 

des souffles reviennent des gargouillis

des chants

des douceurs s’insinuent, seins sinueux,

orchis maculés, cuisses à vau-l’eau,

du vert du jaune du flexueux

cela se campe dans sa gloire

cela ruisselle

 

7

                             , son poids senti à peine,

les crosses des fougères, les longs fûts

couleur d’écureuil, les plumets des pins

au ciel oscillant avec des chuchotis

d’enfants dans les cheveux, tes yeux

fermés sur le corail de la lumière ;

sa cuisse a la tiédeur du vent,

vous êtes le miel et l’huile

et la laine des jours,

vous êtes le duvet de la terre

qui tourne-tourne dans le bleu

lyrique, s’alentit puis s’arrête

avec un dernier

                          petit

                                         sursaut

et de nouveau s’entend la source

 

(la salamandre était passée

le corbeau avait déjà crié deux fois)

 

8

c’est une terre chiche et revêche

moisson bâclée battue

et l’éteule brûlée

les sapins qui sifflent noir

et toi au fond d’une ravine

sur le chemin du savoir-où

face à la bouche à feu et à ténèbre

qui te jette bas

puis la poigne sans nom

te fait bouffer la boue dernière

t’éclate le crâne

t’enfonce dans

 

soudain

 

rien

 

pour t’indifférencier plus loin

dans la vague mémoire

 

9

de brefs lambeaux de puanteur

des mandibules affairées des pattes

des grouillements

et puis l’os nu

                        le dur

                                   le blanc

                                                  la poudre

l’histoire c’est un cri blême

peint sur un linceul.

 

10

Reste la veuve interdite

à regarder la neige

épaissie noire au fond

 

(où court encor le temps effiloché

bribes d’enfance

laine aux ronces

les soirs dans le lointain

dans l’infini

été)

 

reste,

les yeux seuls,

voilés ainsi que le miroir des morts,

 

la bouche froncée

sur le jamais redit.

 

11

L’arrière bas contre l’os,

le sang se creuse passage,

la chanterelle soulève terre, cailloux

et branches ; contourne ; se déhale ;

émerge de guingois,

gueule-cassée de naissance,

risible,

accomplie.

 

Fauché, l’homme repousse

aussi dru, aussi neuf,

sachant tout, la mort et le levant, les corps

débourbés et profus, grâce et graisse,

courbe et sillon.

Il rafistole sa langue profonde

et reparle à zéro

 

(en resongeant au beau printemps

de mil neuf cent quatorze

à Combaneyre où les arbres chantaient)

 

EPILOGUE

Il y a des feux âcres

dans l’encoignure,

au pied du mur le limaçon

(hermaphrodite et suffisant)

 

Il y a des jeux de feuilles

et de l’aile qui bat

(passereau  passeras-tu

et repasseras ?)

 

Et toi, où en es-tu ?

 

J’ai des années, des années m’ont eu.

J’ai un petit enfant, les années l’auront.

Parfois je suis. Presque.

Tout a déjà commencé.

 

                                                Brioude, 11 juin 1994

 

Fondus au noir

Editions Folle Avoine, 35137 Bédée,1996

 

Du même auteur :

« Une fois, / Les écluses s’ouvrirent… » (16/03/2015)

Des fins premières (25/08/2016)

« rouillés sont les vaisseaux friables… » (25/08/2017)

Nord Nord-Ouest par Ouest (25/08/2018)

Pour tenir lieu (25/08/2019)

Problématique (25/08/2020)

Fondus au noir (25/08/2021)

Divers exil (18/02/2022)